subst. fémin. (Marine) C'est le nom que l'on donne à un grand bâtiment couvert fort long et peu large, destiné dans un arsenal de marine pour filer les câbles et cordages nécessaires pour les vaisseaux du Roi. Voyez Pl. VII. part. 3. n. 6. le plan d'une corderie de 200 taises de long sur 8 taises de large. (Z)

* CORDERIE, (Ord. encyclop. Entend. Mémoire, Histoire de la nat. Histoire de la nat. employée. Arts mécan. Cord.) C'est l'art de faire des cordes. Une corde est un composé long, cylindrique, plus ou moins flexible, ou de lin, ou de laine, ou de coton, ou de roseau, ou d'écorce de tilleul, ou de soie, ou de chanvre, ou de cheveux, ou d'autres matières semblables, tortillées ou simplement, ou en plusieurs doubles sur elles-mêmes. Si la portion de matière tortillée simplement sur elle-même est menue, elle prend le nom de fil, voyez FIL. Il y a encore des cordes de boyau, de léton, de cuivre, de fer, etc. mais il semble qu'on ne leur ait donné ce nom que par la ressemblance qu'elles ont pour la flexibilité, la forme, et même l'usage, avec celles de chanvre. Les cordes de chanvre sont les seules qui se fabriquent dans les corderies. Voyez à l'art. BOYAUDIER, la manière de faire les cordes à boyau ; à l'article TRIFILERIE ou GROSSES FORGES, la fabrication des fils de fer ; à l'article CUIVRE ou LETON, celles des cordes de léton. Nous avons laissé à l'article CHANVRE cette matière toute prête à passer entre les mains du cordier. Nous allons la reprendre ici, la transporter dans l'attelier des fileurs, et de cet atelier dans celui des commetteurs, jusqu'à ce que nous en ayons formé des cordes de toute espèce.


Des fileurs. Les filaments de chanvre qui forment le premier brin, n'ont que deux ou trois pieds de longueur ; ainsi pour faire une corde fort longue, il faut placer un grand nombre de ces filaments les uns au bout des autres, et les assembler de manière qu'ils rompent plutôt que de se desunir, c'est la propriété principale de la corde ; et qu'ils résistent le plus qu'il est possible à la rupture, c'est la propriété distinctive d'une corde bien faite. Pour assembler les filaments, on les tord les uns sur les autres, de manière que l'extrémité d'une portion non assemblée excède toujours un peu l'extrémité de la portion déjà tortillée. Si l'on se proposait de faire ainsi une grosse corde, on voit qu'il serait difficile de la filer également, (car cette manière d'assembler les filaments s'appelle filer), et que rien n'empêcherait la matière filée de cette façon, de se détortiller en grande partie ; c'est pourquoi on fait les grosses cordes de petits cordons de chanvre tortillés les uns avec les autres ; et l'on prépare ces cordons, qu'on appelle fil de carret, en assemblant les filaments de chanvre, comme nous venons de l'insinuer plus haut, et comme nous allons ci-après l'expliquer plus en détail.

L'endroit où se fait le fil de carret, s'appelle la filerie. Il y a des fileries de deux espèces, de couvertes et de découvertes. Celles-ci sont en plein air sur des remparts de ville, dans des fossés, dans les champs, etc. Celles-là sont des galeries qui ont jusqu'à 1200 pieds de long sur 28 de large, et 8 à 9 de haut.

Il est évident qu'on ne laisse pas les instruments dans les fileries découvertes ; les marchands qui y travaillent sont donc obligés de les avoir portatifs. Leur rouet, tel qu'on le voit à la Pl. II. est composé d'une roue, de montants qui la soutiennent, d'une grosse pièce de bois qui sert d'empâtement à toute la machine, et de montants qui soutiennent des traverses à coulisses, dans lesquelles la planchette est reçue ; de façon qu'on peut tendre ou détendre la corde à boyau qui passe sur la roue, en rapprochant ou éloignant la planchette qui porte les molettes qu'on voit à terre détachées en a b c. a est un morceau de bois qui sert à attacher la molette à la planchette par de petits coins. b est la broche de fer de la molette ; elle est recourbée par un bout, l'autre traverse le morceau de bois a ; et rivé en a sur une plaque de fer, il peut tourner sur lui-même. c est une petite poulie fixée sur la broche ; la corde de boyau passe sur cette poulie, et la fait tourner avec la broche. Les molettes sont toujours disposées sur la planche, de manière qu'une seule corde de boyau peut les faire tourner toutes à la fais. Ce serait une chose à examiner, si cette disposition n'est pas telle en plusieurs cas, qu'une des molettes tournant plus vite qu'une des autres, les fils qui en partent ne sont pas également tords.

Les rouets des corderies de roi sont différents ; ils sont plus solides, et ils servent en même temps à onze ouvriers. Le poteau a est fortement assujetti au plancher de la filerie ; il soutient la roue l. A la partie supérieure du poteau, au-dessus de l'essieu de la roue, est une rainure où entre la pièce de bois b, que les liens c, c retiennent, et à laquelle est attachée la pièce e, qu'on appelle la croisille. La croisille porte les molettes ou cubes m, m, au nombre de sept ou onze. La même corde les fait tourner toutes disposées circulairement. La pièce b est assemblée à coulisse avec le poteau a, pour qu'on puisse tendre ou détendre, à discrétion, la corde de boyau qui passe de dessus la roue sur la croisille qui est verticalement au-dessus. Les crochets des molettes les plus élevées, sont quelquefois au-dessus de la portée de la main ; c'est pour y atteindre qu'on voit une espèce de marche-pié ou pont en B, le fileur accroche son chanvre ; on tourne, et le fil se fait. Mais à peine cet ouvrier est-il éloigné du rouet de cinq à six brasses, que le fil ourdi toucherait à terre, si on ne le tenait élevé dans les corderies de roi, sur des crochets fixés aux tirants de la charpente, ou à des traverses légères G, et dans les fileries de marchands, sur des rateliers G fichés ou en terre ou dans des murs.

Le fileur recule à mesure que le fil se tord ; il parvient enfin à gagner le bout de la filerie : il faut alors dévider ce fil d'environ cent brasses de long. Cela se fait sur des espèces de grandes bobines appelées tourets, qu'on voit en E, D. La construction en est si simple, qu'il est inutile de l'expliquer. Il y en a qui peuvent porter jusqu'à 500 livres de fil de carret. Quant à la manœuvre du fileur, la voici. Il a autour de sa ceinture un peignon de chanvre assez gros pour fournir le fil de la longueur de la corderie. Il monte sur le pont. Il fait à son chanvre une petite boucle, il l'accroche dans la molette la plus élevée ; le chanvre se tortille : à mesure que le fil se forme, il recule. Il a dans sa main droite un bout de lisières, qu'on appelle paumelle ; il en enveloppe le fil déjà fait, il le serre fortement en tirant à lui (ce mouvement empêche le fil de se replier sur lui-même, ou de se gripper, l'allonge, et lui conserve son tortillement. (Il desserre ensuite un peu, le tortillement passe au chanvre disposé par la main gauche ; il recule, la lisière se trouve alors sur le dernier fil tortillé : il traite ce fil avec la lisière, comme le précédent, et il continue ainsi.

Quand ce premier fileur, qu'on appelle le maître de roue, est à quatre à cinq brasses, deux autres fileurs accrochent leur chanvre aux deux molettes suivantes ; deux autres en font autant après ceux-ci, et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes les molettes soient occupées. Quand le maître de roue a atteint le bout de la filerie, il avertit ; on détache son fil du crochet de la molette ; on le passe dans une petite poulie Xe placée au plancher de la filerie ; on l'enveloppe d'une corde d'étoupe qu'on appelle livarde ; on charge la livarde d'une pierre n, n ; on porte le même bout sur le touret : un petit garçon tenant le fil enveloppé d'une autre livarde, le conduit sur le touret, sur lequel il se place tandis que le touret tourne ; il le frappe même d'une palette, pour qu'il se serre mieux sur le touret. Voyez cette manœuvre en D. Le fil s'unit en passant par les livardes de la pierre et du petit garçon ; il perd même un peu de son tortillement, qui étant porté en arrière, fait crisper l'extrémité i du fil, et contraint le fileur à lui permettre de se détordre. Il y a des fileurs qui, pour laisser cette partie du détortillement s'épuiser en entier, attachent l'extrémité qu'ils ont en leur main, à un petit émerillon.

Le maître de roue rendu au crochet, décroche le fil de l'ouvrier le plus avancé vers le bout de la corderie ; il l'épisse ou tortille au bout du sien, et le met en état d'être dévidé ; celui-ci arrivé, en fait autant, et tout ce qu'il y a de fil fait se dévide tout de suite sur le touret. Quand il est plein, on l'accroche au palant D ; et en halant sur le garent, on le dégage de son essieu, et on y en substitue un autre. On transporte le premier au magasin, d'où il Ve à l'étuve pour être goudronné, ou à la corderie, pour y être commis en franc funin blanc. Il arrive quelquefois que l'étuve étant dans la corderie, le fil passe au goudron tout au sortir des mains du cordier, et avant que d'être dévidé sur le touret.

Il y a des corderies où l'on sait ménager le temps. Pour cet effet il y a des rouets et des tourets aux deux bouts, et le fileur commence un nouveau fil à l'extrémité où il est arrivé, tandis qu'un petit garçon dévide le fil qu'il a filé, sur le touret placé à côté du rouet où il commence son nouveau fil ; d'où il arrive que le fil filé est dévidé à brousse poil, ce qui le rend un peu plus velu, et plus propre au goudron, quand il doit le recevoir tout de suite. L'autre manière est, selon M. Duhamel, meilleure pour le cordage blanc.

Le fileur a soin de séparer du chanvre, à mesure qu'il le file, les pattes, les parties mal travaillées, etc. ce qui lui tombe de bon, est ramassé par des enfants qui sont chargés de ce soin. On file le fil de carret à sec, sans quoi il se pourrirait sur les tourets, où il reste quelquefois longtemps. La seule humidité qu'il reçoive est de la paumelle qu'on trempe dans l'eau à Marseille, pays chaud, où elle est promptement dissipée.

Le fil, pour être bien filé, doit être uni, égal, sans meche, et couché en longues lignes spirales. Il y a des fileurs qui, après avoir prolongé le chanvre suivant l'axe du fil t u, en prennent une pincée de la main droite Xe et la fourrent au milieu des filaments t u. Si on examine comment ce chanvre se tortille, on trouvera que le chanvre t u se prolongera selon l'axe du fil, en se tordant par de longues hélices, pendant que la partie x se roulera sur l'autre en hélices courtes, comme sur une meche, ce qu'on voit en y. D'autres tiennent tous leurs filaments parallèles, z, en forment comme une lanière platte entre le pouce et les doigts de la main gauche, et contraignent les filaments à se rouler les uns sur les autres en longues hélices allongées z, sans qu'il y ait de meche. Il est évident que cette dernière façon est la meilleure.

Nous avons dit que les fileurs mettaient les peignons autour d'eux, c'est ce qu'on appelle filer à la ceinture ; mais en province presque tous les marchands font filer à la filouse ou à la quenouille. Dans ce second cas le fileur F tient une longue perche de sept à huit pieds, chargée d'une queuè de chanvre peignée, comme nos fileuses leurs quenouilles ; il fournit le chanvre de la droite, et serre le fil de la gauche avec la paumelle. Les expériences ont prouvé que le fil filé à la ceinture était plus fort que le fil filé à la quenouille.

On ne peut douter que plus ou moins de tortillement n'influe sur la force du fil. Pour déterminer ce point, il ne s'agissait que d'expériences ; mais par l'expérience on a trouvé en général que le tortillement ne peut avoir lieu, sans affoiblir les parties qu'il comprime : d'où l'on a conclu qu'il était inutile de le porter au-delà du pur nécessaire, ou du point précis en-deçà duquel ces filaments, au lieu de rompre, se sépareraient en glissant les uns sur les autres ; et que pour obtenir ce point il fallait déterminer, d'après l'expérience, quel devait être le rapport entre la marche du fileur et la vitesse du tourneur. Une autre quantité non moins importante à fixer, c'était la grosseur du fil. L'expérience a encore fait voir qu'il ne fallait pas qu'il y eut plus de trois lignes et demie, ou quatre lignes et demie ; observant toutefois de proportionner la grosseur à la finesse, de filer plus gros le chanvre le moins affiné, et de rendre le fil le plus égal qu'il est possible.

Onze fileurs qui emploient bien leur temps, peuvent filer jusqu'à 700 livres de chanvre par jour. Il y a du fil de deux, et quelquefois de trois grosseurs. Le plus grossier sert pour les câbles, et on l'appelle fil de câble ; le moyen pour les manœuvres dormantes et courantes, et on l'appelle fil de hautban ; et le plus fin pour de petites manœuvres, comme pour lignes de loc, le lusin, le merlin, le fil à coudre les voiles, etc.

On entasse les tourets chargés de fil les uns sur les autres ; on ménage seulement de l'air entr'eux, on en tient le magasin frais et sec. Il est bon que ce magasin soit à rez de chaussée ; que le sol en soit élevé au-dessus du niveau des terres ; qu'il soit couvert de terre glaise ; qu'on ait pavé sur la glaise à chaux et à ciment ; que ce pavé soit couvert de planches de chêne, et que des lambourdes soutiennent les tourets. Il faut encore veiller à ce que les tourets ne touchent pas aux murs. Moyennant ces précautions, le fil pourra rester assez longtemps, mais non plusieurs années, dans les magasins sans dépérir.

Des commetteurs. Il s'agit maintenant de mettre le fil en cordages.

Il y a deux espèces de cordages : les uns simples, ou dont par une seule opération on convertit les fils en corde ; on les appelle des aussières : les autres qu'on peut regarder comme des cordages composés de cordages simples ou d'aussières commises les unes avec les autres, c'est-à-dire réunies par le tortillement ; on les appelle des grelins. Ces deux espèces de cordages se subdivisent en un nombre d'autres qui ne diffèrent que par leur grosseur, et par l'usage qu'on en fait pour la garniture des vaisseaux. Voyez CORDAGES (Marine.) La plus petite et la plus simple de toutes les aussières, qui n'est composée que de deux fils, s'appelle du bitord ; une autre un peu plus grosse, qui est composée de trois fils, se nomme du merlin. Pour donner par degré une idée de la corderie, nous traiterons 1°. de la fabrique de ces petites ficelles, parce qu'elles sont les plus simples : 2°. des aussières qui sont composées de trois torons : 3°. des aussières qui sont composées d'un plus grand nombre de torons : 4°. des grelins et des câbles : 5°. des cordages en queuè de rat, ou qui sont plus gros d'un bout que de l'autre, et des cordages refaits.

Du bitord. Quand un cordier veut unir ensemble deux fils pour en faire du bitord il se sert du rouet des fileurs, ou bien d'un rouet de fer dont voici la description.

Du rouet. Ce rouet a, Pl. I. fig. 4. est composé de quatre crochets mobiles, disposés en forme de croix ; ces crochets tournent en même temps que la roue, et d'un mouvement bien plus rapide, à l'aide d'un pignon ou lanterne dont chacun d'eux est garni, et qui engrene dans les dents de la roue qu'un homme fait tourner par le moyen d'une manivelle : la grande roue imprime donc le mouvement aux quatre lanternes, qui étant égales, tournent toutes également vite. Il est fort indifférent de se servir du rouet de fer ou des rouets ordinaires. Lorsqu'un cordier veut faire une corde seulement avec deux fils il n'emploie que deux des crochets de son rouet.

Le cordier b prend d'abord un fil qu'il attache par un de ses bouts à un des crochets du rouet ; ensuite il l'étend, le bande un peu, et Ve l'attacher à un pieu qui est placé à une distance proportionnée à la longueur qu'il veut donner à sa corde, et ce fil est destiné à faire un des deux cordons. Cela fait, il revient attacher un autre fil à un crochet opposé à celui où il a attaché le premier ; il le tend aussi, il Ve l'arrêter de même au pieu dont nous venons de parler, et ce fil doit faire le second cordon : de sorte que ces deux fils doivent être de même longueur, de même grosseur, et avoir une égale tension. C'est-là ce qu'on appelle étendre les fils ou les vettes, ou bien ourdir une corde. Cette opération étant faite, la corde étant ourdie, le cordier prend les deux fils qu'il a attachés au pieu, et les unit ensemble, soit par un nœud ou autrement ; de sorte que ces deux fils ainsi réunis, n'en forment, pour ainsi dire, qu'un : car ils font précisément le même effet qu'un seul fil qui serait retenu dans le milieu par le pieu, et dont les deux bouts seraient attachés aux deux crochets du rouet. La plupart des cordiers suivent cette pratique, c'est-à-dire que le second fil n'est que le prolongé du premier ; ce qui est préférable, parce que les deux fils sont alors nécessairement tendus également, aussi longs et aussi forts l'un que l'autre, toutes conditions essentielles pour qu'une corde soit bien ourdie. Au reste, que les fils soient assemblés par leur extrémité qui répond au pieu, ou qu'ils soient d'une seule pièce, cela ne rend la corde ni plus forte ni plus faible, pourvu qu'ils soient tendus également. C'est par ce point de réunion que le cordier accroche ces deux fils à un émerillon. Un bout de corde qui tient à l'anneau de l'émerillon, Ve passer sur une fourche qui est plantée quelques pas plus loin que le pieu où nous avons dit qu'on attachait les fils à mesure qu'on les étendait, et cette corde soutient par son autre extrémité un poids proportionné à la grosseur de la corde qu'on veut commettre ; de sorte que ce poids a la liberté de monter ou de descendre plus ou moins le long de la fourche, selon qu'il est nécessaire. Voyez Pl. I. fig. b.

Ce contrepoids sert à tenir également tendus les deux fils ourdis ; et comme le tortillement qu'ils doivent souffrir les raccourcit, il faut que le contrepoids qui les tend, puisse monter à proportion le long de la fourche.

Lorsque tout est ainsi disposé, le cordier prend un instrument qu'on appelle le cabre, le masson, le cochoir, le toupin, le sabot, ou le gabieu.

Du toupin. Cet instrument est un morceau de bois tourné en forme de cone tronqué, dont la grosseur est proportionnée à celle de la corde qu'on veut faire ; il doit avoir dans sa longueur, et à une égale distance, autant de rainures ou gougeures que la corde a de cordons ; ainsi dans cette opération, où il n'est question que d'une corde à deux cordons, le cordier se sert d'un toupin qui n'a que deux rainures diamétralement opposées l'une à l'autre, tel qu'on le voit en c. Ces rainures doivent être arrondies par le fond, et assez profondes pour que les fils y entrent de plus de la moitié de leur diamètre. Le cordier place le toupin entre les deux fils qu'il a étendus, en sorte que chacune de ses rainures reçoive un des fils, et que la pointe du toupin touche au crochet de l'émerillon.

Pendant qu'il tient le toupin dans cette situation, il ordonne qu'on tourne la roue du rouet pour tordre les fils. Chacun des deux fils se tord en particulier ; et comme ils sont parfaitement égaux en grosseur, en longueur, et par la matière qui est également flexible, ils se tordent également ; mais à mesure qu'ils se tordent, ils se raccourcissent, et le poids qui pend le long de la fourche, remonte d'autant. Quand le maître cordier juge qu'ils sont assez tords, il éloigne le toupin de l'émerillon, et le fait glisser entre les fils jusqu'auprès du rouet, sans discontinuer de faire tourner la roue ; moyennant quoi les deux fils se rassemblent en se roulant l'un sur l'autre, et font une corde dont on peut se servir sans craindre qu'elle se détorde par son élasticité : c'est ce que les cordiers appellent commettre une corde. Mais il faut observer que pendant cette seconde opération, c'est-à-dire pendant que la corde se commet, elle continue de se raccourcir, et le poids remonte encore le long de la fourche. En réfléchissant sur cette manœuvre des cordiers, on conçoit pourquoi une corde ne se détord pas, pendant qu'un fil abandonné à lui-même, perd presque tout le tortillement qu'il avait acquis. Tandis que le toupin était contre l'émerillon, les deux fils étaient tords chacun en particulier, et acquéraient un certain degré de force élastique qui tendrait à les détordre, ou à les faire tourner dans un sens opposé à celui dans lequel ils ont été tortillés, si on leur en donnait la liberté ; ce qui se manifeste par l'effort que le toupin fait pour tourner dans la main du cordier.

Si-tôt donc que le cordier aura écarté le toupin de l'émerillon, la partie du premier fil qui se trouve entre le toupin et l'émerillon étant en liberté, tendra par la force élastique qu'elle a acquise en se tortillant, à tourner dans un sens opposé à son tortillement, c'est-à-dire que si les fils ont été tords de droite à gauche, la partie du premier fil comprise entre le toupin et l'émerillon qui sera en liberté, tendra à tourner de gauche à droite ; et effectivement elle tournera en ce sens par sa seule élasticité, en faisant tourner avec elle le crochet mobile de l'émerillon. De même, le second fil ayant été tors de droite à gauche, la partie de ce fil comprise entre le toupin et l'émerillon tendra aussi à se détortiller et à tourner de gauche à droite, et effectivement elle tournera dans ce sens par sa seule élasticité, en faisant tourner le crochet mobile de l'émerillon. Les deux fils tourneront donc dans le même sens, et s'ils étaient libres ils ne feraient que se détordre ; mais comme ils sont attachés au même crochet, ils ne peuvent tourner autour d'un même axe sans se rouler l'un sur l'autre ; c'est en effet ce qu'ils exécutent ; ils se tordent de nouveau ensemble, mais dans un sens opposé à celui dans lequel ils avaient été tortillés séparément. Le chanvre mou doit être un peu plus tortillé que le dur : il est avantageux de commettre le fil en bitord si-tôt qu'il est filé, et il est important que les fils soient égaux.

Du merlin. Quand le cordier veut faire du merlin, qui est composé de trois fils, après avoir tendu un fil depuis le crochet du rouet jusqu'au crochet de l'émerillon, il lui reste à étendre de même les deux autres fils ; pour aller plus vite, il prend ordinairement un fil sur le touret e, fig. 4 Pl. I. il le passe sur un petit touret de poulie, monté d'un crochet qui lui sert de chape, comme on voit en f ; il l'attache au crochet de la molette. Cela fait, il Ve en tenant le croc à poulie (c'est le nom de l'outil f) passer la portion du fil qui était sur le touret e, dans le crochet de l'émerillon, et revient au touret ; il coupe son fil de longueur ; il l'attache au troisième crochet, et sa corde est ourdie. Alors il prend le toupin à trois rainures ; il le place entre les fils près de l'émerillon ; on tourne la roue du rouet, et sa corde à trois fils se commet comme le bitord. Nous observerons seulement qu'il y a de l'avantage à employer trois fils fins préférablement à deux fils gros pour une corde de même quantité de chanvre. C'est le résultat de l'expérience et du raisonnement.

Le bitord sert à fourrer les cordages, c'est-à-dire à les couvrir entièrement ; on empêche aussi que le frottement ne les endommage, et que l'eau ne les pénètre ; il se fait de second brin. On le godronne presque tout, et on le plie en paquet de vingt-cinq brasses. Il y en a de fin et de gros ; le gros pour les gros cordages, le fin pour les cordages menus. On le commet tout en blanc. On le trempe tout fait dans la cuve pour le godronner.

Du lusin. Le lusin est un vrai fil retors ; il se fait de deux fils de premier brin, simplement tortillés l'un avec l'autre et non commis ; c'est le goudron qui l'empêche de se détordre. On s'en sert pour arrêter les bouts des manœuvres coupées quand elles ne sont pas grosses ; quand elles sont grosses on y emploie le merlin. On ne conserve que peu de merlin en blanc.

Du fil de voile. Ce n'est qu'un bon fil retors. Pour le faire, on prend du chanvre le mieux peigné et le plus fin : on en étend deux longueurs de vingt brasses chacune ; on les attache à une molette du rouet, mais disposée de manière que la corde la fait tourner en un sens opposé à celui qu'ont les molettes, quand l'ouvrier file à l'ordinaire. Ces deux fils sont peu commis, puisqu'ils ne se raccourcissent que de quatre brasses. Quand ce fil est fait, on le lisse, afin qu'il passe mieux quand on s'en servira à assembler des lés de toile à voile.

Des aussières. On appelle de ce nom tout cordage commis après qu'on a donné aux fils un degré convenable d'élasticité par le tortillement ; ainsi le bitord et le merlin sont à proprement parler des aussières. Mais pour faire des cordages plus gros que ceux dont il a été question jusqu'ici, on réunit ensemble plusieurs fils qui forment des faisceaux : on tord à part chacun de ces faisceaux, comme nous avons dit qu'on tordait les deux fils du bitord et les trois fils du merlin ; et ces faisceaux ainsi tortillés s'appellent torons : ainsi il y a des aussières à deux, à trois, à quatre torons, etc. Nous donnerons d'abord la manière de fabriquer celle à trois torons ; nous parlerons ensuite des autres.

Des quaranteniers. Les cordages en aussières sont d'un grand usage dans la Marine ; il y en a de plusieurs grosseurs, depuis un pouce de circonférence, jusqu'à douze et par-delà. Les plus petits s'appellent quaranteniers ; et il y a des quaranteniers à six fils, à neuf, à douze, et à dix-huit. Les aussières plus grosses se distinguent par leurs usages ; on les appelle garands de caliornes, garands de palans, rides, francs funins, itagues, haut-bans, etc. Quand ils n'ont point de destination déterminée, ils retiennent le nom générique d'aussières. Ils se fabriquent tous de la même manière. Dans les corderies du Roi, où l'on a de grands rouets, on commet ordinairement les quaranteniers à six et à neuf fils, de la même manière que le merlin, à cela près seulement qu'en ourdissant les quaranteniers à six fils, on accroche deux fils à chacun des trois crochets du rouet, et que pour les quaranteniers à neuf on en attache trois à chaque crochet. Ils se travaillent de même que les merlins ; avec cette différence que quand les fils sont ourdis, on les tord pour les commettre dans un sens opposé à celui du tortillement. Entrons maintenant dans l'attelier des commetteurs des aussières à plusieurs torons ; car il a ses dispositions et ses outils particuliers, et commençons par exposer sa disposition générale.

Cet atelier est, comme celui des fileurs, une galerie longue de deux cent brasses, ou de mille pieds, large de six à sept brasses, ou de trente à trente-cinq pieds. Aux deux bouts de cette galerie sont posés les supports des tourets, qui sont disposés de différente façon.

Des supports des tourets. On sait que le fil de caret est conservé dans les magasins sur des tourets : on en tire la quantité dont on juge avoir besoin, et on les dispose sur des supports, de façon qu'ils puissent tourner tout à la fois sans se nuire les uns aux autres, afin que quand on veut ourdir une grosse corde, au lieu de faire autant de fois la longueur de la corderie qu'on veut réunir de fils ensemble, six fais, par exemple, si l'on a intention de faire un quarantenier à six fils, on puisse, en prenant six bouts de fils sur six tourets différents, ourdir sa corde tout d'une fais. C'est dans cette intention qu'on dispose au bout de la corderie les tourets sur des supports, qui sont quelquefois posés verticalement et d'autres fois horizontalement ; pour cela on pose à bas sur le plancher et par le travers de la corderie, une grosse pièce de bois carrée, dans laquelle on assemble un nombre de pieds droits, (Planc. III. divis. prem.) plus ou moins, selon la largeur de la corderie ; le bout d'en-haut de ces pieds droits est assemblé dans une autre pièce de bois carrée qui tient aux solives de la corderie ; les pieds droits sont entaillés dans leur épaisseur, comme on le voit en B, et c'est dans ces entailles qu'on pose les essieux des rouets. Moyennant cette disposition, l'on peut réunir ensemble les bouts de plusieurs fils, et les étendre ainsi de toute la longueur de la corderie.

Dans beaucoup de corderies on les établit d'une autre façon plus solide et plus commode ; il faut imaginer deux assemblages de charpente CC, qui sont posés l'un sur l'autre, de telle sorte que l'un repose sur le sol de la corderie, et que l'autre soit posé au-dessus, étant plus élevé de trois pieds ou trois pieds et demi ; on place entre ces bâtis de charpente les tourets debout ou verticalement, et on les assujettit dans cette situation avec la broche qui leur sert d'essieu. De cette façon tous les tourets peuvent tourner ensemble, et on peut d'une seule fois étendre plusieurs fils de toute la longueur de la corderie ; on ordonne seulement à quelques petits garçons de se tenir auprès des tourets pour empêcher, avec un bâton qu'ils appuient dessus, que les tourets qui sont trop déchargés de fil, ne tournent trop vite et ne mêlent leur fil. Les grands tourets sont quelquefois si chargés de fils, qu'en tirant le fil pour les faire tourner, le fil se rompt.

Du chantier à commettre. A quelques pas des tourets et directement au-devant est le chantier à commettre. Il est composé de deux grosses pièces de bois d'un pied et demi d'équarissage et de dix pieds de longueur D, que l'on maçonne en terre à moitié de leur longueur.

Les deux pièces dressées ainsi à plomb à six pieds de distance l'une de l'autre, supportent une grosse traverse de bois E, percée à distance égale de quatre et quelquefois de cinq trous, où l'on place les manivelles F, qui doivent, pour les gros cordages, produire le même effet que les molettes des rouets pour les petits.

Des manivelles. Les manivelles sont de fer et de différente grandeur, proportionnellement à la grosseur du cordage qu'on commet, (Pl. III. divis. 2.) G en est la poignée, H le coude, I l'axe, L un bouton qui appuie contre la traverse E du chantier, M une clavette qui retient les fils qu'on a passés dans l'axe I. On tord les fils qui sont attachés à l'axe I, en tournant la poignée G ; ce qui produit le même effet que les molettes, plus lentement à la vérité : mais puisqu'on a besoin de force, il faut perdre sur la vitesse, et y perdre d'autant plus qu'on a plus besoin de force ; c'est pourquoi on est plus longtemps à commettre de gros cordages, où l'on emploie de grandes manivelles, qu'à en commettre de médiocres, où il suffit d'en avoir de petites.

Du carré. Le carré dont il s'agit, a trois objets à remplir. 1°. Comme les manivelles du chantier tournent lentement en comparaison de la vitesse que le rouet imprime aux molettes, pour accélerer un peu l'ouvrage on met au carré (Pl. III. divis. 1.) N un pareil nombre de manivelles qu'on avait mis au chantier D ; et en les faisant tourner en sens contraire de celles du chantier, on parvient à accélerer du double le tortillement des torons ; pour cela on fait porter au carré une membrure O, pareille à la membrure E du chantier, laquelle membrure du carré doit être percée de trous qui répondent aux trous de celle du chantier. 2°. Quand les fils ont été assez tors, on les réunit tous ensemble par le bout qui répond au carré, on les attache à une seule manivelle qu'un homme fait tourner, comme on le voit en P, (même Pl. divis. 2.) et alors cette seule manivelle tient lieu de l'émerillon dont nous avons parlé à l'occasion du bitord, du lusin et du merlin. 3°. Enfin on sait qu'en tortillant les fils avant que de les commettre, et quand on les commet, ils se raccourcissent ; c'est pour cette raison qu'on a dit en parlant du bitord, qu'on attache un poids à la corde qui est passée dans l'anneau de l'émerillon, que ce poids tient la corde dans un certain degré de tension, et qu'il remonte le long de la fourche à mesure que les fils se raccourcissent ; il faut de même que le carré tienne les fils des grosses cordes dans une tension qui soit proportionnelle à la grosseur de la corde, et qu'il avance vers l'attelier à mesure que les fils se raccourcissent. C'est pourquoi le carré est formé de deux pièces de bois carrées ou semelles, jointes l'une à l'autre par des traverses ou paumelles. Sur les semelles sont solidement assemblés des montants qui sont affermis par des liens. Ainsi le carré est un chantier qui ne diffère du vrai chantier D, (même Pl. divis. 1.) que parce que celui-ci est immobile, et que le carré est établi sur un traineau pesant et qu'on charge plus ou moins, Q, suivant le besoin.

Du chariot du toupin. Quand les fils ont acquis un certain degré de force élastique par le tortillement, le toupin fait effort pour tourner dans la main du cordier, qui peut bien résister à l'effort de deux fils, mais qui serait obligé de céder si la corde était plus grosse ; en ce cas on traverse le toupin avec une barre de bois R (même Planche, divis. 2.), que deux hommes tiennent pour le conduire.

Comme la force de deux hommes n'est quelquefois pas encore suffisante, pour lors on a recours au chariot S (voyez la divis. 2.) qu'on appelle chariot du toupin. Il y a deux sortes de ces chariots ; les uns sont en traineau, et les autres ont des roulettes : ils sont formés par deux semelles sur lesquelles sont assemblés des montants ; et l'on attache de différente façon avec des cordes la barre R qui traverse le toupin, tantôt aux montants, tantôt aux traverses, suivant la disposition du chariot, de sorte que le cordage repose sur le derrière du chariot qui sert de chevalet. On ne charge point le chariot ; au contraire il faut qu'il ne soit pas fort pesant, afin (pour me servir du terme des ouvriers) qu'il courre librement ; et quand on veut qu'il chemine lentement, on le retient par le moyen d'une retraite, qu'on nomme aussi une livarde ou une lardasse, c'est-à-dire, avec une corde d'étoupe T, qui est amarrée à la traverse R du toupin, et dont on enveloppe de plus ou moins de tours le cordage, suivant qu'on désire que le chariot aille plus ou moins vite.

Du chevalet. Le chevalet V (même Plan. divis. 2.) qui est d'un grand usage dans les corderies, est néanmoins très-simple ; c'est un treteau dont le dessus est armé de distance en distance de chevilles de bois. Ces chevalets servent à soutenir les fils quand on ourdit les cordes, et à supporter les pièces pendant qu'on les travaille. Nous en avons déjà parlé dans l'attelier des fileurs.

Des manuelles. Il y a encore dans les corderies de petits instruments qui aident à la manivelle du carré P (même Pl. divis. 2.), à tordre et à commettre les cordages qui sont fort longs. A Rochefort on appelle ces instruments des gatons ; mais nous les nommerons avec les Provençaux, des manuelles, à cause de leur usage, quoiqu'ils imitent un fouet, étant composés d'un manche de bois et d'une corde, comme on les voit en X, même Plan. même divis. Pour s'en servir, l'ouvrier Y entortille diligemment la corde autour du cordage qu'on commet ; et en continuant à faire tourner le manche autour du cordage, il le tord. Quand les cordages sont fort gros, on met deux hommes Z sur chacune de ces manuelles, et alors la corde et est au milieu de deux bras de levier ; ainsi cette manuelle double est un bout de perche de trois pieds de longueur, estropée au milieu d'un bout de quarentenier mou et flexible qui a une demi-brasse de long.

Des palombes. L'épaisseur du toupin, l'embarras du chariot, l'intervalle qui est nécessairement entre les manivelles, et plusieurs autres raisons, font que les cordages ne peuvent pas être commis jusqu'auprès du chantier : on perdrait donc toutes les fois qu'on commet un cordage, une longueur assez considérable de fil, si on les accrochait immédiatement à l'extrémité des manivelles. C'est pour éviter ce déchet inutile, qu'on attache les fils au bout d'une corde en double, K, qui s'accroche de l'autre bout à l'extrémité F de chaque manivelle, où elle est retenue par la clavette M : c'est ce bout de corde qu'on appelle une palombe ou une hélingue.

Manière de faire un cordage en aussière à trois torons. Maintenant que l'on connait la disposition de l'attelier et les instruments qu'on y emploie, il faut expliquer comment on fabrique les aussières : on commence par ourdir les fils, dont on fait trois faisceaux ou longis, que l'on tord ensuite pour en faire les torons, et enfin on commet ces torons pour en faire des cordages. Pour bien ourdir un cordage il faut 1° étendre les fils, 2° leur donner un égal degré de tension, 3° en joindre ensemble une suffisante quantité, 4° enfin leur donner une longueur convenable relativement à la longueur qu'on veut donner à la pièce de cordage.

Lorsqu'il s'agit d'ourdir un cordage de vingt-un pouces de grosseur ou de circonférence, qui est composé de plus de deux mille deux cent cinquante fils, s'il fallait prendre tous ces fils sur un seul touret, comme nous l'avons dit en parlant du bitord, on serait obligé de faire quatre mille cinq cent fois la longueur de la corderie, qui a mille pieds de long, ce qui fait quatre millions cinq cent mille pieds, ou soixante et quinze mille taises, c'est-à-dire trente-sept lieues et demie. Il est donc important de trouver des moyens d'abréger cette opération. C'est pour cela que si la corde n'est pas fort grosse, le maître cordier fait prendre sur les tourets qui sont établis au bout de la corderie, tous les fils dont il a besoin ; il les fait passer dans un crochet de fer a (Plan. III. divis. 1.), qui les réunit en un faisceau qu'un nombre suffisant d'ouvriers qui se suivent l'un l'autre, prennent sur leur épaule ; et tirant assez fort pour devider ces fils de dessus leurs tourets, ils vont au bout de la corderie, ayant attention de mettre de temps en temps ce qu'il faut de chevalets pour que ces fils ne portent point par terre. Quand l'aussière qu'il veut ourdir est trop grosse pour étendre les fils en une seule fais, les mêmes ouvriers prennent un pareil nombre de fils sur les tourets qui sont établis à l'autre bout de la corderie où est le carré, et ils reviennent au bout où est le chantier, ce qui leur épargne la moitié du chemin ; et on continue de la même manière jusqu'à ce qu'on ait étendu la quantité de fils dont on juge avoir besoin. Enfin il y a des corderies où, pour étendre encore les fils plus vite, en se sert d'un cheval qu'on attele aux faisceaux de fils ; ce cheval tient lieu de sept à huit hommes, il Ve plus vite, et l'opération se fait à moins de frais. Quand on a étendu un nombre suffisant de fils, le maître cordier qui est auprès du carré, ou au bout de la corderie opposé à celui où est le chantier à commettre, fait amarrer la queue du carré avec une bonne corde à un fort pieu b, qui est exprès scellé en terre à une distance convenable du carré. Pour distinguer dans la suite les deux extrémités de la corderie, on nommera l'une le bout du chantier, et l'autre le bout du carré. Le cordier fait ensuite charger le carré du poids qu'il juge nécessaire, et passer trois manivelles proportionnées à la grosseur de la corde qu'il veut faire, dans les trous qui sont à la membrure ou traverse du carré. Tout étant ainsi disposé, il divise en trois parties égales les fils qu'il a étendus, il fait un nœud au bout de chaque faisceau pour réunir tous les fils qui les composent ; puis il divise chaque faisceau de fil ainsi lié, en deux, pour passer dans le milieu l'extrémité des manivelles, où il les assujettit par le moyen d'une clavette.

Imaginons donc que la quantité de fil qui a été étendu, est maintenant divisée en trois faisceaux, qui répondent chacun par un bout à l'extrémité d'une manivelle qui est arrêtée à la traverse du carré ; trois ouvriers, et quelquefois six, restent pour tourner ces manivelles, et le maître cordier retourne avec les autres au bout de l'attelier où est le chantier à commettre ; chemin faisant il fait séparer en trois faisceaux les fils précédemment réunis, comme il avait fait à l'extrémité qui est auprès du carré ; les ouvriers ont soin de faire couler ces faisceaux dans leurs mains, de les bien réunir, de ne laisser aucuns fils qui ne soient aussi tendus que les autres ; et pour empêcher que ces fils ne se réunissent, ils se servent des chevilles qui sont sur l'appui des chevalets. Quand on a ainsi disposé les fils dans toute leur longueur, et qu'on est rendu auprès du chantier à commettre, le maître cordier fait couper les trois faisceaux de fil de quelques pieds plus courts qu'il ne faut pour joindre les palombes, et y fait un nœud ; il les fait ensuite tendre par un nombre suffisant d'ouvriers, ou, pour me servir de leur expression, ils font hâler dessus jusqu'à ce que le nœud qui est au bout de chaque faisceau puisse passer entre les deux cordons des palombes.

Quand les trois faisceaux sont attachés d'un bout aux trois manivelles du carré, et de l'autre aux trois manivelles du chantier, un cordier qui désire faire de bon ouvrage, examine, 1°. s'il n'y a point de fils qui soient moins tendus que les autres ; s'il en aperçoit quelques-uns, il les assujettit, dans un degré de tension pareil aux autres, avec un bout de fil de carret qu'on nomme une ganse : si cette différence tombait sur un trop grand nombre de fils, ils déferait ou couperait le nœud, pour remédier à ce défaut. 2°. Il faut que les trois faisceaux soient dans un degré de tension pareil ; il reconnait ceux qui sont les moins tendus en se baissant assez pour que son oeil soit juste à la hauteur des faisceaux, il voit alors que les moins tendus font un plus grand arc que les autres d'un chevalet à l'autre ; pour peu que cette différence soit considérable, il fait raccourcir le faisceau qui est trop long. C'est par ces attentions que certains cordiers réussissent mieux que d'autres : car il ne faut pas s'imaginer que des fils qui ont quelquefois plus de cent quatre-vingt-dix brasses de longueur, s'étendent avec autant de facilité que ceux qui n'auraient que quatre à cinq brasses. Il y a des cordiers qui pour s'épargner le tâtonnement dont nous venons de parler, font un peu tordre les faisceaux qui sont plus lâches, pour les roidir et les mettre de niveau avec les autres : c'est une très-mauvaise méthode, car il est très-nécessaire pour la perfection de l'ouvrage que tous les faisceaux aient un tortillement pareil. Ces faisceaux de fil ainsi disposés, s'appellent en terme de Corderie, des longis, et quand on les a tortillés, des tourons ou des torons. Si l'on examine la disposition que prennent les fils tortillés dans un toron, on trouve qu'un ou plusieurs occupent le centre ou l'axe d'un toron, et sont enveloppés par un nombre d'autres qui font un petit orbe, et que cet orbe est enveloppé par d'autres fils qui font un orbe plus grand, et ainsi de suite jusqu'à la circonférence de ce toron. Pour distinguer ces différents orbes de fils représentant (Planche IV. fig. 9.) la coupe d'un toron perpendiculairement à son axe ; soit A le fil qui est au centre ; B B les fils qui l'enveloppent, ou ceux du premier orbe ; C ceux du troisième orbe, D ceux du quatrième, etc. Or il parait que quand on tordra ce toron, le fil A ne faisant que se tordre ou se détordre suivant le sens où l'on tordra les torons, il doit être regardé comme l'axe d'un cylindre qui tournera à-peu-près sur lui-même et autour duquel tous les orbes s'entortilleront. L'orbe B se roulera sur le fil A, autour duquel il décrira une hélice ; mais comme cet orbe B est très-près du centre de révolution du cylindre, il fera très-peu de mouvement ; les hélices que décriront les fils qui composent cet orbe, seront très-allongées, parce que le mouvement de ces fils sera très-peu différent de celui qu'éprouve le fil A. Les fils qui composent l'orbe C, sont plus éloignés du centre du mouvement, ils décriront une hélice plus courte qui enveloppera l'orbe B. Les révolutions de cet orbe C seront donc plus grandes que celles de l'orbe B ; donc les fils de cet orbe se raccourciront plus que ceux de l'orbe B : d'où l'on voit que les fils de l'orbe D se raccourciront encore plus que ceux des orbes qui seront plus près du centre A. Tous les fils qui composent un toron, sont donc dans des différents degrés de tension, lorsque le toron est tortillé ; ils résisteront donc inégalement aux poids qui les chargeraient : c'est un défaut qui devient d'autant plus grand, que les torons sont plus gros et plus tortillés. M. Duhamel a fait des tentatives très-délicates pour l'affoiblir, sinon pour l'anéantir ; mais il tient à des parties élémentaires de la corde, et à un si grand nombre de circonstances, qu'il lui a été impossible de réussir.

Du nombre de fils nécessaires pour une corde de grosseur donnée, et de la manière de lui donner une longueur déterminée. Mais avant que de pousser plus loin la manière de faire les cordes en aussière à plusieurs torons, il est bon de savoir 1°, que les maîtres d'équipage fixent dans les ports la grosseur que doivent avoir les manœuvres relativement au rang et à la grandeur des vaisseaux ; et que si le maître cordier les faisait plus grosses qu'on ne les lui a demandées, elles ne pourraient pas passer dans les poulies, ou elles y passeraient difficilement : plus menues, on pourrait craindre qu'elles ne fussent pas assez fortes. Un habile cordier doit donc en ourdissant ses cordages, savoir mettre à chaque toron un nombre de fils suffisant pour que quand la corde sera commise, elle ait, à très-peu de chose près, la grosseur convenable. 2°. Qu'on demande aussi quelquefois une corde d'une longueur déterminée. Voici la pratique pour l'un et l'autre cas.

1°. De la grosseur et de la jauge. Les Cordiers ont une mesure pour prendre la grosseur des cordages, ils la nomment une jauge ; ce n'est autre chose qu'une lanière de parchemin divisée par pouces et par lignes, qu'on roule et qu'on renferme dans un petit morceau de bois qu'on appelle un barillet, parce qu'il est tourné en-dessus comme un petit barril, et par dedans il est creusé comme un cylindre ; la bande de parchemin se roule et se renferme dans cet étui que l'on porte très-commodément dans la poche. On fait tenir par un ouvrier les trois torons réunis ensemble ; et quand tous les fils sont bien arrangés et bien serrés les uns contre les autres, on en mesure la grosseur, et on en conclut celle que la corde aura quand elle sera commise : assurément lorsque les torons seront tortillés, les fils dont ils sont composés seront rapprochés les uns auprès des autres plus que ne le pouvait faire celui qui les serrait entre ses mains ; ainsi occupant moins d'espace, le toron perdra de sa grosseur. Mais d'un autre côté les torons perdront de leur longueur à mesure qu'on les tortillera, et gagneront en grosseur une partie de ce qu'ils perdront en longueur. Ces deux causes qui doivent produire des effets contraires, se compensent à peu près l'une l'autre, ou du moins par l'usage on sait que ce qui manque à cette compensation, Ve à-peu-près à un douzième de la grosseur des fils réunis et serrés dans la main. Ainsi quand un cordier veut faire une aussière de 18 pouces, il donne à la grosseur de ces fils réunis 19 pouces 6 lignes, et par cette seule mécanique les Cordiers arrivent à peu de chose près à leur but ; si la corde était trop grosse pour l'empoigner et la mesurer tout-à-la-fais, le cordier donnerait à chaque toron un peu plus de moitié de la circonférence de la corde qu'il voudrait commettre : ainsi pour avoir une aussière de 18 pouces de circonférence, il donnerait à chaque toron un peu plus de 9 pouces de circonférence ; car la proportion des torons est à la grosseur de la corde, à très-peu près comme 57 à 100.

2°. De la longueur nécessaire des fils, pour ourdir une corde de longueur donnée. Nous avons dit en parlant du bitord et du merlin, que les fils se raccourcissaient quand on les tordait pour leur faire acquérir le degré d'élasticité qui était nécessaire pour les commettre, et qu'ils perdaient encore de leur longueur quand on les commettait en bitord ou en merlin ; ce raccourcissement des fils a lieu pour toutes les cordes, ce qui fait voir qu'il est nécessaire d'ourdir les fils à une plus grande longueur que la corde ne doit avoir. Mais qu'est-ce qui doit déterminer cette plus grande longueur qu'on doit donner aux fils ? c'est le degré de tortillement qu'on donne à la corde. Il est clair que les fils d'une corde plus tortillée doivent être ourdis à une plus grande longueur que ceux qui doivent faire une corde moins tortillée ; c'est pour cela qu'on mesure le degré de tortillement d'une corde, par le raccourcissement des fils qui la composent. Il y a des cordiers qui tordent au point de faire raccourcir leur fil de cinq douziemes ; si ceux-là veulent avoir une corde de sept brasses, ils ourdissent leur fil à douze brasses, et l'on dit que ces cordes sont commises à cinq douziemes. D'autres cordiers, et c'est le plus grand nombre, font raccourcir leur fil d'un tiers ; ceux-là ourdissent leur fil à douze brasses pour en avoir huit de cordage ; et on dit qu'ils commettent au tiers. Enfin si d'autres ne faisaient raccourcir leur fil que d'un quart, l'ayant ourdi à douze brasses, ils auraient neuf brasses de cordage ; et on dirait que ces cordages seraient commis au quart, parce qu'on compte toujours le raccourcissement sur la longueur des fils ourdis, et non sur celle de la pièce commise. C'est une grande question que de savoir à quel point il est plus avantageux de commettre les cordages, si c'est aux cinq douziemes, au tiers, au quart, au cinquième, etc. L'usage le plus ordinaire, qu'on peut presque regarder comme général, est de commettre précisément au tiers. Cela posé, continuons la manière de faire les cordes en aussières à trois torons.

Suite de la main-d'œuvre des cordes en aussière à trois torons. Nous pouvons maintenant supposer que les torons sont d'une grosseur et d'une longueur proportionnées à la grosseur et à la longueur des cordes qu'on veut faire ; qu'ils sont dans un degré de tension pareil ; qu'ils sont assujettis par une de leurs extrémités aux manivelles du chantier, et par l'autre aux manivelles du carré ; qu'ils sont soutenus dans leur longueur de distance en distance par des chevalets, et que le carré est chargé d'un poids convenable. Tout étant ainsi disposé, la pièce de cordage étant bien ourdie, il s'agit de faire acquérir aux torons le degré d'élasticité qui est nécessaire pour les commettre, et en faire une bonne corde. C'est dans cette vue qu'on tortille les torons, ou, pour parler le langage des Cordiers, qu'on donne le tord aux torons.

Comme les torons se raccourcissent à mesure qu'on les tord, on défait l'amarre qui retenait le carré, afin de lui donner la liberté d'avancer à proportion que les torons se raccourcissent, et un nombre suffisant d'ouvriers se mettent aux manivelles, tant du chantier que du carré. Ceux du chantier tournent les manivelles de gauche à droite, ceux du carré de droite à gauche ; les torons se tortillent, ils se raccourcissent, le carré avance vers le chantier proportionnellement à ce raccourcissement, et les ouvriers qui sont aux manivelles du carré, suivent les mouvements du carré. Enfin quand les torons sont assez tortillés, ce qu'on connait par leur raccourcissement, le maître ordonne qu'on cesse de tourner les manivelles ; et cette opération est finie, les torons ayant acquis l'élasticité nécessaire pour être commis.

Il paraitrait plus convenable de tortiller les torons dans le même sens que les fils l'ont été, surtout après ce que l'on a dit du bitord et du merlin, qu'on tord et qu'on doit tordre avant de les commettre, dans le même sens que les fils ont été filés ; pourquoi donc les Cordiers tortillent-ils leurs torons dans un sens opposé au tortillement des fils ? Cette question mérite d'être éclaircie avec soin et avec exactitude.

Avant que de commettre le bitord, qui est composé de deux fils, et le merlin qui l'est de trois, on tortille les fils plus qu'ils ne l'étaient au sortir des mains des fileurs, afin d'augmenter leur élasticité, qui est absolument nécessaire pour commettre les cordages. Si dans ce cas en tordait les fils dans un sens opposé à celui qu'ils ont au sortir des mains des fileurs, au lieu d'augmenter leur élasticité on détruirait celle qu'ils ont acquise ; il convient donc de tordre ces fils dans le sens qu'ils l'ont déjà été par les fileurs. Mais, dira-t-on, cette raison ne doit-elle pas engager à tordre les torons qu'on destine à faire de gros cordages, dans le même sens que les fils l'ont été, de droite à gauche si les fils l'ont été dans ce sens ? Pour mieux concevoir ce qui se passe dans cette occasion, faites tordre deux torons, l'un dans le sens des fils, et l'autre dans un sens opposé, vous ne vous écarterez pas en cela de la pratique des Cordiers ; car quelquefois ils tordent effectivement les torons dans le sens des fils, pour faire certains cordages qu'on nomme de main torse, ou en garochoir. Quand on fait tordre un toron dans le sens des fils, on aperçoit que les fils se roulent les uns sur les autres, comme le font les fibrilles du chanvre quand on en fait du fil, mais outre cela les fils se tortillent un peu plus qu'ils ne l'étaient : examinez ce qui doit résulter de ce tortillement particulier des fils et de leur tortillement général les uns sur les autres. Les fils, en se roulant les uns sur les autres, acquièrent un certain degré de tension qui bande leurs fibres à ressort, lesquelles par leur réaction tendent à se redresser et à reprendre leur premier état : ainsi la direction de leur mouvement quand elles se redresseront, sera contraire à la direction du mouvement qui les aura tortillées. On peut imaginer au centre de chaque toron un fil qui ne ferait que se tordre, si on tournait les manivelles du chantier dans le même sens que les fils sont tortillés ; et l'on voit que tous les autres fils qui recouvrent celui qui est dans l'axe, l'enveloppent en décrivant autour de lui des hélices, qui sont d'autant plus courtes que les fils sont plus éloignés de ce premier fil qui est au centre. Suivant cette mécanique, les fils tendraient par leur force élastique à se redresser par un mouvement circulaire dont le centre est dans l'axe des torons : or c'est-là le mouvement qui est absolument nécessaire pour commettre les torons et en faire une corde. Si l'on examine à présent ce que peut produire le tortillement particulier de chaque fil sur lui-même ; on sera obligé de convenir que plus les fils sont tortillés, plus ils acquièrent de force élastique, et plus ils tendent à se détordre : mais quelle est la direction de cette réaction ? C'est par une ligne circulaire dont le centre du mouvement est dans l'axe de chaque fil, et non pas dans l'axe des torons ; chaque fil tendra donc à tourner sur lui-même, ce qui produira un mouvement dont l'effet est presque inutile pour le commettage de la corde, quoiqu'il fatigue beaucoup chaque fil en particulier. Ces fils sont à cet égard comme autant de ressorts qui travaillent chacun en particulier, mais qui ne concourent point à produire de concert l'effet désiré. Il faut néanmoins remarquer que le tortillement que chaque fil acquiert dans le cas dont il s'agit, les roidit : or un toron composé de fils roides doit avoir plutôt acquis la force élastique qui lui est nécessaire pour être commis, qu'un fil qui est mou, parce que les fils roides tendront avec plus de force à détordre les torons, que ne le feront des fils mous. D'où il suit que si l'on tord les torons dans le sens des fils, on pourra se dispenser de les tordre autant que si on les tordait dans un sens opposé à celui des fils ; ce qui pourrait faire croire qu'on gagnerait en force par la diminution du tortillement des torons, ce qu'on perdrait par le surcrait de tortillement qu'on donnerait aux fils. Pour que cette conséquence fût juste, il faudrait que toute l'élasticité que les fils acquièrent chacun en particulier, fût entièrement employée à procurer aux torons l'élasticité qui leur est nécessaire pour se commettre : or cela n'est pas.

Voyons maintenant ce qui arrive lorsqu'on tortille les torons dans un sens opposé au tortillement des fils. A mesure qu'on tortille les torons, les fils se détordent ; néanmoins les torons acquièrent peu-à-peu l'élasticité nécessaire pour les commettre : il faut nécessairement tordre plus les torons, quand on le fait en sens contraire des fils, que quand on les tord dans le même sens ; mais dans ce dernier cas la diminution du tortillement des torons ne compense point le tortillement particulier des fils, qui prennent des coques et qui deviennent durs et incapables de se prêter sans dommage aux contours qu'on leur fait prendre ; au lieu que quand on tord les torons dans un sens opposé au tortillement des fils, les fils qui perdent une partie de leur tortillement, deviennent souples et plus capables de prendre toutes les formes nécessaires.

Les cordages qu'on nomme de main torse, et à Rochefort des garochoirs, ne diffèrent donc des aussières ordinaires qu'en ce que les derniers ont leurs torons tortillés dans un sens opposé au tortillement des fils, et que les mains torses au contraire ont leurs torons tortillés dans le même sens que les fils, en sorte qu'on profite d'une partie de l'élasticité des fils pour commettre la corde ; c'est pour cela que les torons n'ont pas besoin d'être tant tortillés pour acquérir l'élasticité qui leur est nécessaire pour être réduits en corde : aussi se raccourcissent-ils beaucoup moins, et par conséquent la corde reste plus longue, c'est un avantage pour l'économie des matières. Il reste à savoir s'il est aussi favorable pour la force des cordes, pour cela il faut avoir recours à l'expérience ; mais auparavant il faut remarquer que quand on tord les torons dans le sens des fils, si on ne charge prodigieusement le carré, tous les fils prennent d'intervalle en intervalle des coques ou des commencements de coques ; et pour peu qu'on continue à donner du tortillement aux torons, on aperçoit visiblement que cela dérange la direction du chanvre dans les fils, et produit des inégalités de tension pour chaque fil : d'ailleurs, puisque dans les mains torses le fil se tord plus qu'il ne l'était, et que dans les aussières le fil se détord un peu, on doit regarder les mains torses comme étant faites avec du fil extrêmement tortillé, et les aussières avec du fil beaucoup plus mou. Or il a été dit, en parlant des fileurs, que ce dernier cas est le plus avantageux, et l'expérience l'a confirmé.

Suite de la main d'œuvre. On a Ve à l'occasion du bitord et du merlin, qu'il fallait que les fils qui composent ces menus cordages fussent d'égale grosseur, et dans un égal degré de tension et de tortillement : il en est de même des torons ; et les Cordiers prennent des précautions pour qu'ils soient également gros et également tendus : il faut de plus qu'ils ne soient pas plus tortillés les uns que les autres ; c'est pourquoi les maîtres Cordiers recommandent aux ouvriers qui sont sur les manivelles, de virer tous ensemble, afin que tous fassent un nombre égal de révolutions. Si néanmoins, soit par la négligence des ouvriers, soit par d'autres raisons, il arrive qu'il y ait un toron qui soit moins tors que les autres, le maître cordier s'en aperçoit bientôt, ou parce que le carré est tiré de côté, ou parce qu'il y a un toron qui baisse plus que les autres : alors il ordonne aux manivelles qui répondent aux torons trop tendus, de cesser de virer, afin de laisser l'autre manivelle regagner ce qu'elle a perdu ; et quand le toron précédemment trop lâche est bien de niveau avec les autres, il ordonne à toutes les manivelles de virer. Comme cette manœuvre se répète assez fréquemment pour éviter la confusion, le maître cordier convient avec tous ses ouvriers des noms que chaque toron doit avoir ; ce qui fait qu'ils entendent les ordres que le maître cordier donne. Enfin quand les torons ont le degré convenable de tortillement, le maître cordier, avant de mettre le toupin, ne doit jamais manquer de vérifier si ces torons sont bien de niveau, et si le carré n'est point de biais.

Répartition du raccourcissement. On sait ce que c'est que de commettre un cordage au tiers, au quart, etc. et que l'usage général est de le commettre au tiers ; mais lorsqu'on commet une aussière, il faut que ce tiers de raccourcissement soit réparti entre les deux opérations, savoir de tordre les torons, et de commettre la corde. Il y a des cordiers qui divisent en deux ce raccourcissement, et en emploient la moitié pour le raccourcissement des torons, et l'autre pour le commettage : par exemple, s'ils veulent faire une pièce de 120 brasses, ils l'ourdissent à 180, il y a donc 60 brasses de raccourcissement ; ils en emploient 30 pour le tortillement des torons, et les 30 autres pour commettre la pièce. Il y en a d'autres qui emploient plus de la moitié pour le raccourcissement des torons, quarante brasses, par exemple, et ils ne réservent que vingt brasses pour commettre la pièce. Chacune de ces pratiques a ses partisans, et peut-être ses avantages et ses inconvéniens. C'est ce que l'on examinera après avoir achevé le commettage d'une aussière à trois torons.

Du commettage. Le maître cordier fait ôter la clavette de la manivelle qui est au milieu du carré ; il en détache le toron qui y correspond, et le fait tenir bien solidement par plusieurs ouvriers afin qu'il ne se détorde pas : sur le champ on ôte la manivelle, et dans le trou du carré où était cette manivelle, on en place une plus grande et plus forte, à laquelle on attache non-seulement le toron du milieu, mais encore les deux autres ; de telle sorte que les trois torons se trouvent réunis à cette seule manivelle, qui tient lieu de l'émerillon dont nous avons parlé à l'endroit du bitord. Comme il faut beaucoup de force élastique pour ployer ou plutôt rouler les uns sur les autres des torons qui ont une certaine grosseur, il faudrait tordre extrêmement les torons, pour qu'ils pussent se commettre d'eux-mêmes, s'ils étaient simplement attachés à un émerillon : c'est pour cela qu'au lieu d'un émerillon on emploie une grande manivelle qu'un ou deux hommes font tourner, pour concourir avec l'effort que les torons font pour se commettre. Ainsi par le moyen des manivelles, il suffit que les torons aient assez de force élastique pour ne se point séparer quand ils auront été une fois commis ; au lieu qu'il en faudrait une énorme pour obliger des torons un peu gros à se rouler d'eux-mêmes les uns sur les autres par le seul secours de l'émerillon. Veut-on savoir à-peu-près à quoi se monterait cette force ? on n'a qu'à remarquer qu'indépendamment de l'effort que les torons élastiques font pour se commettre, il faut qu'un, deux, trois, et quelquefois quatre hommes, travaillent de toute leur force sur la manivelle, pour aider aux torons élastiques à produire leur effet. Ce n'est cependant pas tout ; on est encore obligé, quand les cordes sont grosses, d'en distribuer 20 ou 30, Y, Z, Pl. III. divis. 2. qui avec des manuelles secourent ceux qui sont à la grande manivelle, comme nous l'expliquerons dans un moment : mais on voit dès-à-présent que quand il s'agit de grosses cordes, on romprait plutôt les torons, que de leur procurer assez d'élasticité pour se rouler et se commettre d'eux-mêmes les uns sur les autres. Les torons étant disposés comme nous venons de le dire, on les frotte avec un peu de suif, ou encore mieux de savon, pour que le toupin coule mieux ; ensuite on place le toupin, qui doit être proportionné à la grosseur des cordes qu'on commet, et qui doit avoir trois rainures quand l'aussière qu'on commet est à trois torons ; on place, dis-je, le toupin dans l'angle de réunion des trois torons. Si les cordages sont menus, comme des quaranteniers, on ne se sert point de chariots ; deux hommes prennent le barreau de bois R, même Pl. même divis. qui traverse le toupin, et le conduisent sans avoir besoin d'autre secours. Mais quand la corde est grosse, on se sert du chariot, qu'on place le plus près que l'on peut du carré. Les ouvriers qui sont sur la grande manivelle tournent quelques tours, la corde commence à se commettre, et le toupin s'éloigne du carré : on le conduit à bras jusqu'à ce qu'il soit arrivé à la tête du chariot où on l'attache très-fortement au moyen de la traverse de bois R ; alors toutes les manivelles tournent, tant la grande du carré que les trois du chantier. Le maître cordier examine si sa corde se commet bien, et il remédie aux défauts qu'il aperçoit, qui dépendent ordinairement, ou de ce que le toupin est mal placé, ou de ce qu'il y a des torons qui sont plus lâches les uns que les autres : on remédie à ce dernier défaut, en faisant virer les manivelles qui répondent aux torons qui sont trop lâches, et en faisant arrêter celles qui répondent aux torons qui sont trop tendus. Enfin quand il voit que sa corde se commet bien régulièrement, il met la retraite du chariot : elle est formée par deux longues livardes ou cordes d'étoupe T, même Pl. divis. 2. qui sont bien attachées à la traverse du toupin, et qu'on entortille plus ou moins autour de la pièce qui se commet, suivant qu'on veut que le chariot aille plus ou moins vite. Quand tout est ainsi bien disposé, le chariot avance, la corde se commet, les torons se raccourcissent, et le carré se rapproche de l'attelier. Lorsque les pièces de cordage sont fort longues, et elles le sont presque toujours pour la Marine, la grande manivelle du carré ne pourrait pas communiquer son effet d'un bout à l'autre de la pièce ; c'est pourquoi un nombre d'hommes Y, Z, même Pl. même div. plus ou moins considérable, suivant la grosseur du cordage, se distribue derrière le toupin ; et à l'aide des manuelles, ils travaillent de concert avec ceux de la manivelle du carré à commettre la corde, ou, comme disent les Cordiers, à faire courir le tord que donne la manivelle du carré. On voit qu'à mesure que le toupin fait du chemin et que la corde se commet, les torons perdent de leur tortillement ; et ils le perdraient entièrement, si l'on n'avait pas l'attention de leur en fournir de nouveau : c'est pour cela que le maître cordier ordonne aux ouvriers qui sont aux manivelles du chantier, de continuer à les tourner plus ou moins vite, suivant qu'il le juge nécessaire. Pour que la vitesse des manivelles soit bien réglée, il faut qu'elle répare tout le tord que perdent les torons, et que ces torons restent dans un degré égal de tortillement ; les Cordiers en jugent assez bien par habitude. Mais il y a un moyen bien simple pour reconnaitre si les torons perdent ou acquièrent du tortillement, il ne faut que faire avec un morceau de craie une marque sur un des torons, vis-à-vis un des chevalets qui sont compris entre le toupin et le chantier. Si cette marque reste toujours sur le chevalet, c'est signe que les manivelles du chantier tournent assez vite ; si la marque de craie sort de dessus le chevalet et s'approche du chantier à commettre, c'est signe que les manivelles tournent trop vite ; si au contraire la marque s'éloigne de ce chantier, c'est signe que les manivelles tournent trop lentement, et que les torons perdent de leur tortillement. La raison de cette épreuve est sensible : si les manivelles tournent trop vite, elles augmentent le tortillement des torons, les torons qui sont plus tortillés se raccourcissent, et la marque de craie s'approche du chantier : si les manivelles tournent trop lentement, les torons qui perdent de leur tortillement s'allongent, et la marque de craie s'éloigne du chantier ; mais elle reste à sa même place si l'on entretient les torons dans un même degré de tortillement, qui est le point où l'on tend. C'est un moyen bien simple et bien commode de reconnaitre si les torons conservent leur degré de tortillement ; circonstance qui influe beaucoup sur la perfection d'une pièce de cordage ; puisque si l'on augmentait le tortillement des torons, la corde serait plus tortillée du côté du chantier à commettre, que de l'autre bout : le contraire arriverait si on négligeait d'entretenir le tortillement des torons ; et comme il convient de faire en sorte que les cordes aient le plus précisément qu'on le peut un certain degré de tortillement, on conçoit qu'il est essentiel que ce degré soit le même dans toute la longueur de la corde. On peut encore reconnaitre si la corde se commet bien, en examinant si le toupin avance uniformément ; car si les manivelles du chantier tournent trop vite relativement à la manivelle du carré, les torons sont plus tortillés qu'ils ne devraient être : ils deviennent donc plus roides et plus difficiles à commettre ; ce qui retarde la marche du toupin. Si au contraire on laisse perdre le tortillement des torons, ils deviennent plus flexibles, ils cedent plus volontiers à l'effort que fait la manivelle du carré avec les manuelles pour commettre le cordage, et pour lors le toupin en avance plus vite. Les Cordiers savent bien profiter de ces moyens pour donner à leur corde précisément la longueur qu'ils se sont proposée, comme nous allons l'expliquer : mais comme ils tirent vanité de cette justesse, il ne leur arrive que trop souvent de lui sacrifier la bonté de leur ouvrage de la manière qui suit.

Mauvaise industrie des Cordiers. Nous avons dit qu'on ourdissait une pièce qu'on voulait qui eut 120 brasses, à 180, pour que les torons pussent se raccourcir de 60 brasses, tant en les tordant qu'en les commettant : nous avons dit outre cela que le raccourcissement des torons, quand on les tord, se montait à 40 brasses ; il reste donc 20 brasses de raccourcissement pour l'opération du commettage. Les Cordiers se font un point d'honneur de donner précisément ce raccourcissement, afin que leur pièce de cordage ait juste la longueur qu'ils se sont proposée ; ils le font ordinairement : mais la difficulté est de répartir bien également ce tortillement dans toute la longueur de la pièce ; c'est ce qu'il n'est pas aisé de faire, et à quoi ils réussissent très-rarement. Il faudrait pour cela, lorsqu'on commet une aussière au tiers, que la vitesse du toupin fût à celle du carré, précisément comme 140 est à 20, ou comme 7 est à 1, si l'on emploie quarante brasses pour le raccourcissement des torons ; ou comme 150 est à 30, ou 5 à 1, si l'on emploie trente brasses pour le raccourcissement des torons ; ou comme 160 est à 40, ou 4 à 1, si l'on n'emploie que vingt brasses pour le raccourcissement des torons. Si l'on choisit la première hypothèse, il faudrait donc que la vitesse du toupin fût sept fois plus grande que celle du carré, ou que le toupin fit sept brasses pendant que le carré en ferait une. On conçoit bien que cette proportion est bien difficile à attraper ; c'est pourquoi lorsque les Cordiers s'aperçoivent qu'il leur reste beaucoup de corde à commettre, et que le carré approche des 120 brasses qu'ils doivent donner à leur pièce, ils font tourner très-vite la manivelle du carré, et fort lentement celle du chantier ; avec cette précaution le carré n'avance presque plus, et le toupin Ve fort vite : au contraire, s'il voient que leur corde est presque toute commise, et que le carré est encore éloigné de 120 brasses, ils font tourner très-vite les manivelles du chantier, et lentement celles du carré ; alors les torons prennent beaucoup de tord, le carré avance peu pendant que la corde se commet et que le chariot avance plus vite ; par ce moyen le carré arrive aux 120 brasses assez précisément dans le même temps que le toupin touche à l'attelier ; et le cordier s'applaudit, quoiqu'il ait fait une corde très-défectueuse, puisqu'elle est beaucoup plus tortillée d'un bout que de l'autre. Il vaudrait mieux laisser la pièce de cordage tant soit peu plus longue et un peu moins torse, plutôt que de fatiguer ainsi les torons par un tortillement forcé. Enfin le toupin arrive peu-à-peu tout près de l'attelier, il touche aux palombes ; alors la corde est commise, et les ouvriers qui sont aux manivelles du chantier cessent de virer. Il y aurait un moyen bien simple de régler assez précisément les marches proportionnelles du carré et du toupin ; ce serait d'attacher au chariot un fil de carret noir qui s'étendrait jusque sous le chantier où un petit garçon le tiendrait ; ce fil servirait à exprimer la vitesse de la marche du toupin. On attacherait au carré une moufle à trois rouets, et au chantier aussi une moufle à pareil nombre de rouets ; on passerait un fil blanc dans ces six rouets ; un bout de ce fil serait attaché à la moufle du carré et le petit garçon tiendrait l'autre qu'il joindrait avec le fil noir : ce fil blanc exprimerait la vitesse du carré. Il est évident que si la marche du chariot était sept fois plus rapide que celle du carré, les deux fils que le petit garçon tirerait à lui seraient également tendus ; s'il s'apercevait que le fil blanc devint plus lâche que le noir, ce serait signe que le carré irait trop vite, et on y remédierait sur le champ en faisant tourner moins vite les manivelles du chantier, ou plus vite celle du carré, ou en lâchant un peu la livarde du chariot : si au contraire le fil noir mollissait, on pourrait en conclure que le chariot irait trop vite ; et il serait aisé d'y remédier en faisant tourner plus vite les manivelles du chantier, ou plus lentement celle du carré, ou en serrant un peu la livarde ou retraite du chariot. Cette petite manœuvre ne serait pas fort embarrassante, et néanmoins elle produirait de grands avantages ; car presque toutes les cordes sont commises dans une partie de leur longueur beaucoup plus serrée que le tiers ; à d'autres endroits elles ne le sont pas au quart ; et il y a bien des cordages où on aurait peine à trouver deux brasses qui fussent commises précisément au même point. Dans l'hypothèse présente nous avons supposé qu'on se proposait de commettre une corde au tiers, et qu'ainsi la marche du chariot devait être à celle du carré comme 7 est à 1 : il est clair qu'il faudrait varier le nombre des rouets des mouffles, si on se proposait que la marche du chariot fût à celle du carré comme 5 est à 1, ou comme 4 est à 1 : ou, ce qui est la même chose, si au lieu de commettre une corde au tiers, on se proposait de la commettre au quart ou au cinquième : mais dans tous ces cas le problème est aisé à resoudre, puisqu'il consiste à faire en sorte que le fil noir du chariot soit au nombre des fils blancs qui passent sur les rouets, comme la vitesse du chariot doit être à celle du carré. On s'aperçoit bien que nous avons recommandé de mettre un fil noir au chariot, et un fil blanc au carré, pour qu'on put reconnaitre plus aisément à qui appartient le fil qui mollirait.

Autre mauvaise pratique des Cordiers. Quand le carré n'est pas rendu aux 120 brasses, qui est la longueur que je suppose que l'on veut donner à la pièce de cordage, quoique le toupin touche aux palombes, il y a des Cordiers qui continuent de faire virer la manivelle du carré, pendant que les manuelles du chantier restent immobiles ; ils tordent ainsi la pièce de cordage qui se raccourcit, et ne comptent leurs pièces bien commises que quand le carré est rendu aux 120 brasses qu'ils veulent donner à leur pièce ; ils prétendent donner par-là plus de grâce à leur cordage, et faire qu'il se roue plus aisément : mais ils sont mal fondés à le penser.

Détacher la pièce et la faire rasseoir. Quand le maître cordier voit que sa pièce est précisément de la longueur qu'il s'est proposé de la faire ; quand il pense qu'elle est suffisamment tortillée, qu'elle a toute sa perfection, et qu'elle est en état d'être livrée au magasin des cordages, il fait arrêter la manivelle du carré, il fait lier avec un fil de carret goudronné, et le plus serré qu'il le peut, les trois torons les uns avec les autres, tant auprès du toupin qu'auprès de la manivelle du carré, afin que les torons ne se séparent pas les uns des autres : on détache ensuite la pièce, tant de la grande manivelle du carré que des palombes, et on la porte sur des chevalets qui sont rangés à dessein le long du mur de la corderie, ou sur des piquets qui y ont été scellés pour cet usage. On travaille une autre pièce de cordage, et pendant ce temps-là celle qui vient d'être commise se rasseait, comme disent les ouvriers, c'est-à-dire que les fils prennent le pli qu'on leur a donné en les commettant ; et à la fin de la journée on roue toutes les pièces qui ont été commises.

Rouer. Il faut de nécessité plier les cordages pour les conserver dans les magasins ; ceux qui sont fort gros, comme les câbles, se portent tout entiers par le moyen des chevalets à rouleau, ou sur l'épaule : on les place en rond dans le magasin sur des chantiers. A l'égard des cordages de moindre grosseur, on les roue dans la corderie, c'est-à-dire qu'on en fait un paquet qui ressemble à une roue, ou plutôt à une meule. Il faut expliquer comment on s'y prend pour cela.

Le maître cordier commence par lier ensemble deux bouts de corde d'étoupe, d'une longueur et d'une grosseur proportionnées à la grosseur du cordage qu'on veut rouer ; mais cette corde doit être très-peu tortillée, pour qu'elle soit fort souple : ces deux cordes ainsi réunies s'appellent une liasse. On pose cette liasse à terre, de façon que les quatre bouts fassent une croix ; ensuite mettant le pied sur l'extrémité de la corde qu'on veut rouer, on en forme un cercle plus ou moins grand, suivant la flexibilité et la grosseur de la corde, et on a soin que le nœud de la liasse se trouve au centre de ce cercle de corde. Quand la première révolution est achevée, on lie avec un fil de carret le bout de la corde avec la portion de la corde qui lui répond ; et cette première révolution étant bien assujettie, on l'enveloppe par d'autres qu'on serre bien les unes contre les autres, en halant seulement dessus, si la corde est menue et n'est point trop roide ; ou à coups de maillet, si elle ne veut pas obéir aux simples efforts des bras. On continue à ajouter des révolutions jusqu'à ce qu'on ait formé une espèce de bourlet en spirale, qui ait un pied, un pied et demi, deux pieds ou plus de largeur, suivant que la corde est plus ou moins grosse ou longue. Ce premier rang de spirale fait, on le recouvre d'un autre tout semblable, excepté qu'on commence par la plus grande révolution, et qu'on finit par la plus petite : au troisième rang on commence par la plus petite, et on finit par la plus grande ; au quatrième on commence par la grande, et on finit par la petite : ce que l'on continue alternativement jusqu'à ce que le cordage soit tout roué. Alors on prend les bouts de la liasse qui sont à la circonférence de la meule de cordages, on les passe dans la croix que forme la liasse au milieu de la meule ; et halant sur les quatre bouts à la fais, on serre bien toutes les révolutions les unes contre les autres. Quand on a arrêté les bouts de la liasse, et que la meule est bien assujettie, on la peut porter sur l'épaule, ou passer dans le milieu un levier pour la porter à deux ; on peut aussi la rouler, si la grosseur et le poids de la pièce le demandent : car on n'a point à craindre que la meule se défasse. Le bitord, le lusin et le merlin sont trop flexibles pour être roués ; on a coutume de les dévider sur une espèce de moulinet en forme d'écheveau, qu'on arrête avec une commande, ou, comme disent les tisserands, avec une centaine. Tous les soirs on porte les pièces qui ont été fabriquées, dans le magasin des cordages, où l'écrivain du Roi, qui en a le détail, les passe en recette après les avoir fait peser ; et cette recette doit quadrer avec la consommation qui a été faite au magasin des tourets, parce que dans cette opération il n'y a point de déchet. Le tord qu'on fait prendre aux pièces de cordage, lorsque le toupin est rendu auprès de l'attelier, après qu'elles sont commises, fait qu'elles se rouent plus aisément. Ce tortillement qui ne résulte point de la force élastique des torons, et qui est uniquement produit par la grande manivelle du carré, donne à toute la pièce un degré de force élastique qui fait que, si on la pliait en deux, elle se roulerait, ou, ce qui est la même chose, les deux portions de cette corde pliée se commettraient un peu ; or cette force élastique qui donne aux cordes cette disposition à se rouler, fait aussi qu'elles se rouent plus aisément. Ceux qui prendront la peine de rouer une pièce de cordage qui a reçu le tortillement dont nous venons de parler, en concevront aisément la raison ; c'est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas davantage : il nous suffira de faire remarquer que ce petit avantage doit être négligé, à cause des inconvénients dont nous allons parler.

Il convient de faire remarquer que sur les vaisseaux on roue différemment les cordages ; car on commence toujours par la plus petite révolution, soit au premier, soit au second, soit au troisième rang, jusqu'au bout de la corde. Cette pratique est préférée à bord des vaisseaux, parce que les cordages prennent moins de coques, et on l'appelle rouer à la hollandaise.

Nous avons observé en parlant du bitord, que le tortillement qui était produit par l'élasticité des torons, ne pouvait pas se perdre ; mais que celui qui ne résultait pas de cette élasticité, était semblable au tortillement d'un fil de carret, qui se détruit presqu'entièrement si-tôt qu'on abandonne ce fil à lui-même. Assurément le tortillement que les cordiers donnent à leurs pièces de cordage, quand elles sont commises, est dans ce cas. Il est donc certain que ce tortillement se perdra tôt ou tard par le service, d'où on peut déjà conclure qu'il est inutile. Ce tortillement ne laisse pas de subsister quelque temps dans les pièces à qui on l'a donné, ce qui produit une grande disposition à prendre des coques ; c'est un défaut considérable pour les manœuvres qui doivent courir dans les poulies. Si le tortillement dont nous parlons subsistait dans certaines manœuvres qui sont arrêtées par les deux bouts, comme les haubans, il rendrait les hélices plus courtes, ce qui est toujours désavantageux. Enfin par ce tortillement on fait souffrir aux fils un effort considérable qu'on pourrait leur épargner : tout cela prouve qu'il serait à propos de le supprimer.

Mais on peut remarquer, 1°. que souvent le tortillement se perd par le service, et conséquemment que la dureté qu'il peut communiquer à la corde, s'évanouit lorsque les hélices s'allongent, et l'inconvénient cesse. 2°. Que la corde détortillée, comme on vient de le dire, en devient plus longue, ce qui contribue à la rendre plus forte, puisqu'alors elle se trouve moins commise ; il est vrai que les maîtres cordiers pourraient lui procurer cet avantage sur le chantier ; mais comme leur préjugé s'y oppose, nous pourrions, en conservant cette pratique, les rapprocher de nos principes sans qu'ils s'en aperçussent. 3°. Comme il n'est presque pas possible que le toupin coule et s'avance uniformément le long des torons, on égalise à peu de chose près toutes les hélices qui se trouvent le long de la corde, par le tortillement qu'on donne en dernier lieu, puisqu'il est clair que ce seront les parties de la corde les plus molles ou les moins tortillées, qui recevront plus de ce dernier tortillement. 4°. Il arrive souvent que la force élastique occasionnée par le tortillement des torons, n'est pas entièrement consommée par le commettage. En donnant à la pièce le tortillement dont il s'agit, on répare cette inégalité, qui est toujours un défaut pour le cordage. Cela arrive assez souvent dans les cordes où l'on prend les deux tiers du raccourcissement de la corde pour tordre les torons ; mais cela est encore plus visible dans les cordages de main torse ; car quand on ne leur donne pas le tortillement dont il s'agit, après qu'elles ont été commises, on les voit (quand elles sont abandonnées à elles-mêmes) se travailler et se replier comme des serpens, et cela dans le sens du commettage, comme si elles voulaient se tordre davantage, à quoi elles ne peuvent parvenir, soit par leur propre poids, soit par la situation où elles se trouvent.

On peut conclure de tout ce qui vient d'être dit, qu'il est bon de donner aux pièces, lorsqu'elles seront commises, un tortillement capable de les raccourcir d'une brasse ou deux, pourvu qu'on ait soin de le leur faire perdre avant que de les rouer.

Du mouvement de la manivelle du carré. Nous avons dit qu'on n'employait la manivelle du carré que pour tenir lieu de l'émerillon, qui suffit quand on commet du bitord ou du merlin, et que cette grande manivelle devait agir de concert avec l'élasticité des torons, pour les faire rouler les uns sur les autres, en un mot pour les commettre. Mais si la manivelle du carré tourne trop lentement, eu égard à la force élastique que les torons ont acquise, quand la corde sera abandonnée à elle-même, elle tendra à se tordre, et elle fera des plis semblables à ceux d'une couleuvre, ce qui est un défaut, si au contraire la manivelle du carré tourne plus vite qu'il ne convient, elle donnera aux cordages plus de tortillement que l'élasticité des torons ne l'exige, et il en résultera le même effet que si l'on avait tortillé la pièce après qu'elle a été commise, c'est-à-dire que le cordage aura une certaine quantité de tortillement, qui, n'étant point l'effet de l'élasticité des fils, ne pourra subsister, et ne servira qu'à fatiguer les fils, et à rendre les cordages moins flexibles. Ce ne sont cependant pas là les seuls inconvénients qui résultent de cette mauvaise pratique : nous en allons faire apercevoir d'autres.

Pour mieux reconnaitre la défectuosité des pratiques que nous venons de blâmer, examinons ce qui doit arriver à une manœuvre courante, à une grande écoute, par exemple, à un gros câble, etc. en un mot, à un cordage qui soit retenu fermement par un de ses bouts, et qui soit libre par l'autre ; et pour le voir sensiblement, imaginons un quarantenier qui soit attaché par un de ses bouts à un émerillon, et qui réponde par l'autre à un cabestan. Si ce cabestan vient à faire force sur le quarantenier, de quelque façon qu'il soit commis, aussi-tôt le crochet de l'émerillon tournera, mais avec cette différence, que si le quarantenier a été commis un peu mou, et s'il n'a été tortillé que proportionnellement à l'élasticité de ses torons, le crochet de l'émerillon tournera fort peu, au lieu qu'il tournera beaucoup plus, si le quarantenier a été commis fort serré, et s'il a été plus tortillé que ne l'exigeait l'élasticité des torons ; c'est une chose évidente par elle-même, et que l'expérience prouve.

Cette petite expérience, toute simple qu'elle est, fait apercevoir sensiblement que les câbles des ancres très-tords, qui l'ont été plus que ne l'exigeait l'élasticité des torons, font un grand effort sur les ancres pour les faire tourner, surtout quand à l'occasion du vent et de la lame les vaisseaux forceront beaucoup sur leur ancre ; or comme le tranchant de la patte des ancres peut aisément couper le sable, la vase, la glaise, et les fonds de la meilleure tenue, il s'ensuit que pour cette seule raison les ancres pourront déraper et exposer les vaisseaux aux plus grands dangers. Tout le tortillement que la manivelle du carré fait prendre à une pièce de cordage, au-delà de ce qu'exige l'élasticité des torons, donne à ce cordage un degré de force élastique qui fait que quand on en plie une portion en deux, elles se roulent l'une sur l'autre, et se commettent d'elles-mêmes : or il est bien difficile, quand on manie beaucoup de manœuvres, d'empêcher qu'il ne se fasse de temps en temps des plis. Si la corde est peu tortillée, ces plis se défont aisément et promptement ; mais si elle a été beaucoup tortillée, et surtout si elle l'a plus été que ne l'exigent les torons dont elle est composée, la portion de la corde qui forme le pli, étant roulée comme nous venons de l'expliquer, il en résulte une espèce de nœud qui se serre d'autant plus, qu'on force davantage sur la corde ; c'est cette espèce de nœud, ou plutôt ce tortillement bien serré, que les marins appellent une coque. Quand un cordage qui a une coque, doit passer dans une poulie, souvent les étropes, ou la poulie elle-même, sont brisés ; la manœuvre est toujours interrompue. Un homme adroit a bien de la peine à défaire ces coques avec un épissoir ; souvent les matelots sont estropiés, et le cordage en est presque toujours endommagé ; ce qui fait que les marins redoutent beaucoup, et avec raison, les cordages qui sont sujets à faire des coques.

De la charge du carré. Nous nous sommes contentés d'expliquer ce que c'était que le carré ou la traine, en donnant sa description, et de rapporter en général quels sont ses usages. Nous avons dit à cette occasion qu'on le rendait assez pesant par des poids dont on le chargeait, pour qu'il tint les fils dans un degré de tension convenable ; mais nous n'avons point fixé quelle charge il fallait mettre sur le carré.

Pour entendre ce que nous avions à dire à ce sujet, il était nécessaire d'être plus instruit de l'art du cordier. Il convient donc de traiter cette matière, qui est regardée comme fort importante par quelques cordiers. Le carré doit par sa résistance tenir les torons, à mesure qu'ils se raccourcissent, dans un degré de tension qui permette au cordier de les bien commettre : voilà quel est son objet d'utilité. Si le carré n'avait pas une certaine pesanteur, il est clair qu'il ne satisferait pas à ce qu'on en attend ; les torons ne seraient pas tendus, et le cordier ne pourrait pas juger si sa corde a été bien ourdie. Pour peu qu'un des torons fût plus tendu que les autres, la direction du carré serait changée, il se mettrait de côté. Comme le traineau éprouve nécessairement plus de frottement dans des temps que dans d'autres, quand, après que le carré aurait éprouvé quelque résistance, il se trouverait sur un plan bien uni, les torons élastiques le tireraient par une secousse à laquelle il obéirait à cause de sa légèreté, et bientôt sa marche serait dérangée. Enfin, pour que le toupin courre bien, ce qui est toujours avantageux, il faut que le carré fasse quelque résistance ; car qui est-ce qui fait marcher le toupin ? c'est la pression des torons, c'est l'effort qu'ils font pour se commettre, ou par leur élasticité, ou par l'effet de la manivelle du carré, qui fait qu'ils s'enveloppent les uns dans les autres. Si le carré ne résistait pas à un certain point, s'il obéissait trop aisément à la tension des torons, il se rapprocherait trop vite du chantier, pendant que le toupin irait lentement, à cause qu'il serait moins pressé par les torons : il est donc évident qu'il faut que le carré fasse une certaine résistance.

Mais si au contraire le carré était extrêmement chargé, il en résulterait d'autres inconvénients : car comme c'est le raccourcissement des torons causé par le tortillement, qui oblige le carré de se rapprocher du chantier ; comme il faut, par exemple, plus de force pour tirer six quintaux sur un plan que pour en tirer trois, il faudra que la tension des torons soit double pour faire avancer le carré qui pesera six quintaux, de ce qu'elle serait pour le faire avancer d'une pareille quantité s'il ne pesait que trois quintaux. Les torons sont donc tendus proportionnellement à la charge du carré, parce que la tension des torons vient du tortillement qu'on leur donne : donc le tortillement augmente proportionnellement à la tension, et la tension proportionnellement à la résistance du carré ou à son poids, de sorte que le poids du carré pourrait être tel que sa résistance serait supérieure à la force des torons, alors ils rompraient plutôt que de le faire avancer. C'est ce qui est arrivé plusieurs fois dans les corderies, sans que pour cela les Cordiers qui voyaient rompre un toron sur leur chantier, pensassent à chercher la cause de cet accident : ils envisagent seulement que plus un cordage est serré, plus il parait uni, mieux arrondi, et qu'on aperçoit moins ses défauts ; mais ils ne font pas attention que ce cordage est tellement affoibli par l'énorme tension que ses fils ont éprouvée, que quantité de ces fils sont rompus, et que les autres sont tout prêts à rompre par les efforts qu'ils auront à éprouver. Cependant on voit les tournevires, les rides de haubans, les haubans même, etc. se rompre ; on examine les cordages, on voit que la matière en est bonne, que le fil est uni et serré, que la corde est bien ronde, et cela suffit pour disculper le cordier ; l'on ne veut pas voir que ce fil n'est uni que parce qu'il est très-tortillé, et que la corde n'est bien ronde que parce que les fibres du chanvre qui la composent, sont dans une tension si prodigieuse qu'ils sont tout prêts à se rompre ; le maître cordier lui-même qui a Ve les fils et même les torons rompre sur son chantier, ne fait pas des réflexions si naturelles, et continue obstinément à suivre sa mauvaise pratique.

Nous ne prétendons pas que pour faire de bonnes cordes il suffise de diminuer la charge du carré ; car il parait évident qu'en mettant une grande charge sur le carré, et raccourcissant peu les torons, on pourrait avoir une corde de même force que si l'on chargeait peu le carré, et qu'on raccourcit les torons d'une plus grande quantité. Par exemple, si pour avoir deux aussières de 120 brasses on en ourdit une à 180, et qu'on charge le carré seulement de 320 livres ; et qu'on ourdisse l'autre seulement à 160 brasses, mais qu'on charge le carré de 360 livres, peut-être ces deux cordes étant réduites à 120 brasses seront-elles d'égale force. Nous disons peut-être, parce que nous ne sommes pas surs que dans cet exemple la charge du carré soit assez différente pour compenser la différence que nous avons supposée dans le raccourcissement des torons ; nous voulons seulement donner à entendre par cet exemple, l'effet qui peut résulter de la différente charge qu'on met sur le carré : mais pour être encore plus certain de l'effet que la charge du carré peut faire sur la force des cordes, il faut consulter l'expérience.

On a fait faire avec de pareil fil deux aussières tout à fait semblables, qui toutes deux étaient commises au tiers, mais la charge du carré était différente pour l'une et pour l'autre ; si l'on avait suivi l'usage du cordier, on aurait mis, y compris le poids du carré, 550 livres. Pour une de nos aussières nous avions augmenté ce poids de 200 livres, ce qui faisait 750 livres, et pour l'autre nous l'avions diminué de 200 livres ; ainsi le poids du carré n'était que de 350 livres, et la différence de la charge du carré pour ces deux cordages était de 400 livres : c'était la seule, car chaque bout de ces cordages pesait, poids moyen, 7 livres 11 onces 4 gros. Voyons quelle a été leur force. Chaque bout du cordage dont le carré n'avait été chargé que de 350 livres, a porté 5425 livres. Et chaque bout du cordage dont le carré avait été chargé de 750 livres, n'a pu porter force moyenne, plus de 4150 livres, D'où l'on voit combien il est dangereux de trop charger le carré. Mais il convient de rapporter ici quel est l'usage de la plupart des maîtres Cordiers. Il y en a qui mettent sur le carré le double du poids du cordage ; par exemple, s'ils veulent commettre un câble de douze pouces de circonférence, sachant qu'un cordage de cette grosseur et de 120 brasses de longueur pese à-peu-près 3400 à 3500 livres, ils mettront sur le carré 6800 livres. D'autres diminuent un douzième, et ils mettront sur le carré 6235 livres. A Rochefort, on met sur le carré le poids de la pièce, plus la moitié de ce poids ; ainsi supposant toujours que le câble de 12 pouces pese 3400 livres, ils chargent le carré de 5100 livres. Assurément cette méthode ne fatigue pas tant les fils que la précédente. Cependant on a trouvé que, quand les cordes étaient moins longues, elles se commettaient très-bien en n'ajoutant que le tiers ou le quart au poids de la corde ; ainsi dans le cas dont il s'agit, si la corde n'avait que 60 brasses de long, on pourrait ne mettre sur le carré que 4533 livres ; ou même si elle était encore plus courte, 3825 livres suffiraient : en un mot, pourvu que l'on ne tombe pas dans l'excès de charger le carré de presque le double du poids de la pièce, il n'y a pas grand inconvénient à suivre la méthode de Rochefort, surtout pour les cordages qu'on ne commet pas bien serré ; car ayant fait commettre un cordage au quart avec le carré plus chargé qu'à l'ordinaire, et un pareil cordage au tiers, le carré étant moins chargé qu'à l'ordinaire, le cordage commis au quart s'est trouvé le plus fort : ce qui prouve qu'il y a plus d'avantage pour la force des cordes, de diminuer de leur raccourcissement, que de diminuer de la charge du carré.

Nous croyons qu'on est maintenant assez instruit de la Corderie pour comprendre les considérations suivantes, que l'on peut regarder comme les vrais principes de l'art.

De la force des cordes, comparée à la somme des forces des fils qui les composent. Il est question de savoir en premier lieu, si la force des cordes surpasse la force des fils qui composent ces mêmes cordes. Le sentiment vulgaire (& plusieurs auteurs de réputation se sont efforcés de le soutenir) est que deux fils tortillés l'un sur l'autre sont plus forts qu'étant pris séparément. Ce sentiment a été réfuté par l'expérience, et le raisonnement par MM. de Musschenbroeck et Duhamel. Voici les démonstrations de M. Duhamel. Voyez dans son ouvrage ses expériences.

1°. Les torons sont roulés en spirale ; donc leur surface extérieure occupe une plus grande place que l'intérieure ; donc la partie extérieure de ces torons est plus tendue que l'intérieure ; donc elle porte un plus grand poids, car ces fibres déjà tendues ne pourront s'allonger pendant que les autres seront en état de céder : donc elles rompront plus promptement.

2°. On ne peut tordre les fils, qu'on ne les charge d'une force pareille à un poids qu'on leur appliquerait ; si on les tord trop, cette seule force est capable de les faire rompre : ainsi il n'est pas possible qu'ils n'en soient affoiblis.

3°. Quand on charge une corde tortillée, elle s'allonge, et toutes les fibres qui sont plus tendues se rompent, les autres se frottent et s'altèrent, ce qui tend toujours au détriment de la corde.

4°. La direction oblique des fils tortillés contribue aussi à l'affoiblissement des cordes ; pour cela examinons quelle est la disposition des cordons qui composent une corde : ce qu'on pourra voir dans la fig. 13. Pl. V. qui représente une corde composée de deux cordons, dont les deux bouts ne sont pas achevés de tortiller. Le cordon A P, qui n'est pas ombré dans la figure, est roulé ou tortillé sur le cordon C P qui est ombré, de même que le cordon C P est roulé ou tortillé sur le cordon A P ; en sorte qu'ils s'appuient l'un sur l'autre, et se croisent sans cesse dans tous les points, comme ils le font au point P. La direction de chacun de ces cordons est en forme d'hélice ; car nous supposons ici une corde parfaite dont les deux cordons soient égaux en tout sens, et par conséquent que les deux hélices formées par leurs deux directions soient égales, en sorte que le cordon C P soit autant courbé ou incliné sur le cordon A P, que le cordon A P est incliné vers le cordon C P. Cette égalité d'inclinaison doit subsister, et subsiste en effet dans tous les points imaginables de la longueur de la corde : ainsi ce qu'on pourra dire d'un point pris arbitrairement, pourra s'entendre de tous en particulier.

Nous avons dit en premier lieu que par le tortillement ces deux cordons se croisent, d'où il suit qu'ils forment continuellement de nouveaux angles. Nous avons dit en second lieu que les deux cordons étaient également inclinés l'un vers l'autre ; d'où il suit que les angles qu'ils forment en se croisant, sont égaux dans toute la longueur de la corde : mais comment découvrir la quantité de ces angles formés par la rencontre des deux hélices ? Il sera aisé de le connaitre si l'on considère que les hélices, ainsi que toutes les autres courbes, peuvent être regardées comme étant composées d'une infinité de petites lignes droites ; et que les angles que forment sans cesse les deux hélices en se croisant, sont formés par la rencontre des petites lignes droites dont chacune d'elles est composée ; c'est-à-dire que l'angle P, par exemple, formé par les deux directions d'hélices des cordons, peut être regardé comme un angle rectiligne formé par la rencontre des deux petites lignes droites, dont P A et P C ne sont que le prolongé. Or qu'est-ce que c'est que le prolongé de petites, ou, si l'on veut, d'une des infiniment petites lignes droites dont une courbe est composée ? C'est sans contredit une tangente à cette courbe : donc l'angle P formé par la rencontre des deux petites lignes droites dont les deux hélices sont composées, peut être mesuré par l'angle que forment les deux tangentes A P et C P, en se rencontrant au point P, puisque les deux tangentes A P et C P ne sont que le prolongé des deux petites lignes dont les hélices sont composées.

Ce qui a été dit à l'égard du point P, peut se dire de tous les points imaginables pris dans la longueur de la corde ; ainsi il est constant qu'il n'y a pas un seul point de la corde dans lequel les cordons ne se croisent et ne forment un angle tel que l'angle P, duquel on pourra connaitre la quantité en tirant par ce point pris où l'on voudra, deux tangentes à la direction des deux hélices, lesquelles seront respectivement parallèles aux deux lignes A P et C P. Il est question à présent d'examiner quel est l'effet que produit ce croisement des cordons, et s'il peut causer une augmentation ou une diminution de force à la corde qu'ils composent. Chacun des deux cordons porte sa part du fardeau appliqué au point H, et lui résiste avec un certain degré de force selon sa direction particulière ; la direction des deux cordons est en forme d'hélice, en sorte qu'ils se croisent sans cesse, et forment dans tous les points des angles tels que l'angle P : d'où il suit que dans tous les points imaginables de la corde, le cordon A P, qui n'est pas ombré, résistera au fardeau appliqué au point H avec un certain degré de force dans une direction telle que A P, c'est-à-dire parallèle à A P ; et de même le cordon C P qui est ombré, résistera au fardeau appliqué au point H avec un certain degré de force, tel que C P ou parallèle à C P.

Si donc 1°. un fardeau appliqué au point H de la corde, agit pour la tendre dans la direction P H, il est certain que le point P sera tiré selon cette direction. 2°. Puisqu'il a été dit que le cordon qui n'est pas ombré résistera à l'effort du poids dans la direction A P, il est encore certain que le point P sera tiré ou retenu avec un certain degré de force selon la direction A P. 3°. De même puisqu'il a été dit que le cordon qui est ombré résiste à l'effort du poids dans la direction C P, il est encore certain que le point P sera tiré ou retenu dans la direction C P avec un certain degré de force : voilà donc le point P tiré par trois puissances qui agissent les unes contre les autres, pour le tenir en équilibre selon les directions P H, P A, P C. Or il est démontré que trois puissances qui tiennent un point mobile en équilibre, sont en même raison que les trois côtés d'un triangle qui sont menés perpendiculairement à leur direction : si donc, fig. 14. les lignes P H, P A, P C, représentent la direction de ces trois puissances, les lignes B E, B D, D E, qui forment le triangle B D E dont les côtés sont menés perpendiculairement aux directions des trois puissances, exprimeront la juste valeur de chacune de ces puissances. Ensorte que 1°. le côté B E exprimera le degré de force de la puissance H, c'est-à-dire du poids ; et si ce poids est tel que la moindre petite augmentation soit capable de faire rompre la corde, cette ligne B E exprimera le degré de force avec lequel les deux cordons réunis et tortillés ensemble pour former une corde, sont capables de résister à l'effort de ce poids. 2°. Le côté B D exprimera le degré de force de la puissance A, c'est-à-dire le degré de force avec lequel le cordon qui n'est pas ombré est capable de résister à l'effort d'un poids, si ce cordon était tiré selon cette direction. 3°. Le côté D exprimera le degré de force avec lequel le cordon ombré est capable de résister à l'effort d'un poids, si ce cordon était tiré selon cette direction seulement. Il suffit d'avoir les éléments les plus simples de la Géométrie, pour connaitre que les deux côtés d'un triangle valent ensemble plus que le troisième tout soul ; ainsi on conviendra que dans le triangle B D E, le côté B E est moindre que la somme des deux autres B D + D E : or le côté B E exprime le degré de force des deux cordons réunis et tortillés pour former une corde, les côtés B D et D E expriment le degré de force avec lequel chacun des deux cordons est capable de résister à l'effort d'un poids.

Autre démonstration. La direction des torons dans une corde composée de deux, peut être considérée comme deux torons séparés l'un de l'autre, et auxquels on donnerait la même direction que les torons ont dans la corde commise ; ainsi les deux torons P A, P C, 15, feront un angle d'autant plus ouvert, que la corde sera plus commise ; A P C, par exemple, si elle l'est au tiers ; I P L, si elle l'est au quart ; M P N, si elle l'est au cinquième. Supposons maintenant, 16, que deux différentes personnes soutiennent le poids H à l'aide des deux torons P C, P A, lequel soit capable de rompre chaque toron : l'effort composé qui résultera des deux forces particulières P C, P A, sera représenté par P E, 17, qui est la diagonale du losange P A, E C ; cet effort composé marque tout le poids que peut soutenir la corde, et cependant les deux efforts particuliers représentés par P C, P A, sont ensemble plus grands que l'effort composé représenté par P E ; c'est néanmoins cet effort particulier que les cordons ont à supporter. Il y a donc une partie de l'effort des cordons qui est en pure perte pour soulever le poids ; c'est ce qui devient sensible par l'inspection de la fig. 18. car on aperçoit aisément que si la corde était plus tortillée, ou, ce qui est la même chose, si les torons P C, P A, 18, approchaient plus de la perpendiculaire à H E, leur direction étant changée, ils produiraient encore moins d'effet pour soulever le poids H : chaque toron à la vérité aura la même force particulière : puisque les lignes P C, P A, n'auront point changé de longueur ; mais comme les forces particulières seront encore plus contraires dans leur direction, et comme elles s'accorderont moins à agir suivant la verticale pour soulever le poids H, ou suivant la direction de la corde H P, leur effort commun sera encore plus petit, parce qu'il y aura plus de force employée suivant une direction latérale, et par conséquent de perdue pour soulever le poids H. Enfin si la direction des cordons P C, P A, 19, était perpendiculaire à H E, l'effort composé serait anéanti, et les forces P C, P A, ne tendraient nullement à soulever le poids H. Il est évident que le contraire arriverait si la corde était très-peu commise ; car alors les cordons P C, P A, 20, approchant de la direction P H, l'effort composé P E deviendrait plus considérable, et les forces agiraient plus de concert pour soulever le fardeau H. Ces cordons P C, P H, pourraient même être tellement rapprochés l'un de l'autre, que la diagonale P E qui exprime l'effort composé serait presqu'aussi longue que les lignes P C, P A, qui expriment les forces particulières. Donc deux cordes réunies et tortillées pour n'en faire qu'une, font moins d'effort pour résister à un poids, que ne feraient ces deux cordes si elles agissaient séparément selon leur direction : c'est-à-dire que par le tortillement qui a assemblé ces deux cordes, chacune d'elles a perdu une partie du degré de force qu'elle avait auparavant pour résister à l'effort d'un poids ; et par conséquent qu'elles sont moins en état de résister à cet effort, que si elles étaient tirées par un poids égal selon leur longueur ; ce qu'il fallait démontrer.

C'est d'après les mêmes principes que l'auteur que nous analysons conclut, qu'il y aurait pareillement de l'avantage à ne raccourcir qu'au quart ou qu'au cinquième, au lieu de suivre l'usage, qui est de raccourcir au tiers. C'est la certitude que le tortillement affoiblit les cordes, qui détermina M. de Musschenbroeck à chercher le moyen d'en faire sans cette condition. Voyez dans M. Duhamel l'examen de ses tentatives. Lorsqu'il arrive au toupin d'être rendu auprès de l'attelier avant que le carré soit au tiers accordé par le cordier pour le raccourcissement des fils, ses cordages sont dits par le cordier commis au tiers mou ; et ceux en qui cela n'arrive pas, sont dits commis au tiers ferme. L'expérience a fait voir que les premiers étaient les plus forts. Le tortillement diminue donc toujours la force des cordes ; mais on ne peut s'en passer : il faut nécessairement tordre les torons, et avant que de les commettre, et pendant qu'on les commet. Supposons qu'on veuille faire une pièce de cordage commise, suivant l'usage ordinaire, au tiers, on ourdira les fils à 180 brasses, pour avoir un cordage de 120 de longueur ; ainsi les fils auront à se raccourcir de 60 brasses par le raccourcissement des torons qu'on tord, soit avant de les commettre, soit pendant qu'on les commet. Nous avons dit que quelques cordiers divisaient en deux le raccourcissement total, et en employaient la moitié pour le raccourcissement des torons avant que d'être commis, et l'autre lorsqu'on les commet : ainsi, suivant cette pratique, on raccourcirait les torons de 30 brasses avant que de mettre le toupin, et des 30 autres brasses pendant que le toupin parcourait la longueur de la corderie. Nous avons aussi remarqué que tous les Cordiers ne suivaient pas exactement cette pratique, et qu'il y en avait qui raccourcissaient leurs torons, avant que de les commettre, de 40 brasses, et seulement de 20 brasses pendant l'opération du commettage : c'est assez l'usage de la corderie de Rochefort. On pourrait penser que cette dernière pratique aurait des avantages ; car en tordant beaucoup les torons avant que de les commettre, on augmente l'élasticité des fils, ce qui fait que quand la corde sera commise elle doit moins perdre sa forme, et rester mieux tortillée : quand on la commettra, le toupin en courra mieux, les hélices que forment les torons seront plus allongées, et le tortillement se distribuera plus également sur toute la pièce. Ceux qui donnent moins de tortillement aux torons, pourraient aussi appuyer leur pratique sur des raisons assez fortes : ils pourraient dire qu'ils fatiguent moins les fils, et qu'ils évitent de donner trop d'élasticité aux torons : mais l'expérience est contre eux ; elle démontre qu'on augmente la force des cordes en diminuant le tortillement des torons avant l'application du toupin. Ainsi un cordier qui obstinément voudrait commettre ses manœuvres au tiers, ferait donc de meilleures cordes s'il ne donnait que trois neuviemes de tortillement à ses torons avant de mettre le toupin, et que six neuviemes après qu'il l'a mis, ou quand il commet sa corde, que s'il donnait pour le raccourcissement de la première opération six neuviemes, et en commettant seulement trois neuviemes ; parce que, sans s'en apercevoir, il commettrait sa corde beaucoup plus lâche que le tiers. Cela serait à merveille pour les cordages commis au tiers, mais nous croyons qu'il en serait autrement pour un cordage commis au quart ou au cinquième ; c'est ce qu'il faut expliquer. Si l'on ourdit une pièce de cordage qui doit avoir 120 brasses de longueur, et que l'intention soit de la commettre au tiers, on donne aux fils 180 brasses de longueur ; et pour faire ce cordage comme l'aussière E de la première expérience, on raccourcit les torons, avant de mettre le toupin, des deux tiers du raccourcissement total, c'est-à-dire de 20 brasses, et ils acquièrent assez de force élastique par ce tortillement pour se bien commettre ; il reste 40 brasses pour commettre la corde, et c'est beaucoup plus qu'il ne faut pour consommer la force élastique des torons. Mais si au lieu de se proposer de commettre une pièce au tiers, on la voulait commettre au quart, on n'ourdirait pas les fils à 180 brasses, mais seulement à 150 ; et au lieu d'avoir 60 brasses pour le raccourcissement, on n'en aurait que 30 : maintenant si on voulait n'employer pour ce cordage, comme pour le précédent, qu'un tiers du raccourcissement total pour tordre les torons avant que de mettre le toupin, on ne devrait dans cette première opération raccourcir les torons que de dix brasses au lieu de vingt ; et alors les torons auraient acquis si peu de force élastique, que quand on viendrait à ôter la pièce de dessus le chantier, les vingt brasses de tortillement qu'on aurait données en commettant se perdraient presqu'entièrement ; et la corde étant rendue à elle-même, au lieu d'être commise au quart, ne le serait peut-être pas au cinquième : au contraire si on avait raccourci les torons, dans la 1re opération, de la moitié du raccourcissement total, c'est-à-dire de 15 brasses, les torons ayant acquis plus de force élastique, la corde se détortillerait moins quand elle serait rendue à elle-même, et elle resterait commise au quart. Il faut donc mettre d'autant plus de tortillement sur les torons avant de mettre le toupin, qu'on commet la corde plus lâche : ainsi pour commettre au cinquième une corde pareille, le raccourcissement total étant de 24 brasses, il en faudrait employer plus de 12 pour le raccourcissement de la première opération, si l'on voulait avoir une corde qui ne perdit pas tout son tortillement.

Noms et usages de différents cordages. 1°. Des lignes. On distingue de quatre sortes de lignes ; savoir, 1°. les lignes à tambour ; 2°. les lignes de sonde ou à sonder ; 3°. les lignes de loc ; 4°. les lignes d'amarrage. Les lignes à tambour sont ordinairement faites avec six fils fins et de bon chanvre, qu'on commet au rouet et qu'on ne goudronne point. Il n'est pas besoin de dire que leur usage est de rendre la peau sonore des caisses ou des tambours. Les lignes à sonder ont ordinairement un pouce et demi de grosseur, et 120 brasses de longueur. Les lignes de loc sont faites avec six fils, un peu plus gros que le fil de voile : on ne les goudronne point, afin qu'elles soient plus souples, et qu'elles filent plus aisément quand on jette le loc. Les deux dernières espèces de lignes sont à l'usage des pilotes. Les lignes d'amarrage sont de même que les trois précédentes, de premier brin ; mais comme elles servent à beaucoup d'usages différents, savoir, aux étropes des poulies, aux ligatures, aux haubans, aux étais, etc. il en faut de différente grosseur ; c'est pourquoi on en fait à six fils et à neuf. On les commet toutes en blanc, mais on en trempe une partie dans le goudron, et l'autre se conserve en blanc, suivant l'usage qu'on en veut faire.

2°. Des quaranteniers. Il y a des quaranteniers de six et de neuf fils, qui ne diffèrent des lignes d'amarrage que parce qu'ils sont du second brin : car tous les quaranteniers sont de ce brin ; mais il y en a qui ont 18 fils, et même davantage. On les commet tout goudronnés : ils n'ont point d'usage déterminé ; on les emploie par-tout où l'on a besoin de cordage de leur grosseur et qualité. On distingue les pièces par leur longueur en quaranteniers simples qui ont 40 brasses, et quaranteniers doubles qui en ont 80 ; et on distingue leur grosseur, en disant un quarantenier de six, de neuf, de quinze fils, &c.

3°. Des ralingues. Les ralingues sont destinées à border les voiles, où elles tiennent lieu d'un fort ourlet, pour empêcher qu'elles ne se déchirent par les bords. Il y a des corderies où l'on commet toutes les pièces de ralingues de 80 brasses de longueur, et dans d'autres on en commet depuis 35 jusqu'à 100, et on leur donne depuis un pouce jusqu'à six de grosseur, diminuant toujours par quart de pouce. On les fait avec du fil goudronné, premier brin, et on les commet un peu moins serré que les autres cordages, afin qu'étant plus souples, elles obéissent aisément aux plis de la voile. Suivant l'usage ordinaire, on ourdit les fils à un quart plus que la longueur de la pièce, plus encore un cinquième de ce quart : ainsi pour 80 brasses, il faut ourdir les fils à 104 brasses : en virant sur les torons, on raccourcit d'un cinquième ou de 20 brasses ; et en commettant, on réduit la pièce à 80 brasses. Nous croyons qu'il les faut commettre au quart. Si donc l'on veut avoir une ralingue de 80 brasses, nous l'ourdirons à 100 brasses ; et comme il est important que les hélices soient très-allongées, afin que le toupin aille fort vite, nous raccourcirons les torons de 15 brasses, et le reste du raccourcissement sera pour commettre. Si par hasard on emploie une pièce de ralingue à quelque manœuvre, il n'y a point de matelot qui ne sache qu'elle résiste beaucoup plus qu'une autre manœuvre de même grosseur avant que de rompre. N'est-il pas surprenant après cela qu'on se soit obstiné si longtemps à affoiblir les cordages à force de les tortiller ?

4°. Cordages qui servent aux carenes du port. Les cordages qui servent aux carenes du port, pourraient être simplement nommés du nom générique d'aussière, qu'on distinguerait par leur grosseur en aussière de deux ou trois pouces, etc. néanmoins on leur a donné des noms particuliers, les uns se nomment des francs funins, les autres des prodes, des aiguillettes, des pièces de palans, etc. On commet toujours ces différents cordages en pièces de cent vingt brasses, et on s'assujettit aux grosseurs que fournit le maître d'équipage. Néanmoins les francs funins ont ordinairement six pouces de grosseur, les prodes et les aiguillettes cinq, et les pièces de palans deux pouces et demi jusqu'à trois et demi ; ce qui souffrira beaucoup d'exceptions : car ordinairement les francs funins qu'on destine pour les grandes machines à mâter, ont cent trente brasses de longueur. Pour que ces manœuvres roulent mieux dans les poulies, on ne les goudronne point, ce qui n'est sujet à aucun inconvénient, puisqu'on peut ne les pas laisser exposées à la pluie ; et comme elles doivent souffrir de grands efforts, on les fait toutes de premier brin. Il y a des ports où on fait les francs funins moitié fil blanc et moitié fil goudronné : cette méthode est très-mauvaise.

Pièces servant aux manœuvres des vaisseaux. Outre les différents cordages que nous venons de nommer, on commet dans les corderies des pièces qui n'ont point une destination fixe, qui servent tantôt à une manœuvre et tantôt à une autre, selon le rang des vaisseaux. Elles ont toutes 120 brasses de longueur, elles sont toutes faites avec du fil goudronné, et on ne les distingue que par leur grosseur : on en fait depuis dix pouces jusqu'à deux. Il y a des maîtres d'équipage qui font un grand usage des aussières à trois torons. Ceux-là demandent des pièces de haubans, des tournevires, des itagues, des drisses, des guinderesses, des écoutes de hune, etc. pour lors on s'assujettit aux proportions qu'ils donnent, et suivant les méthodes que nous avons indiquées.

Des aussières à quatre, cinq et six torons. On ourdit ces sortes de cordages comme ceux qui n'ont que trois torons. Quand les fils sont étendus, on les divise en quatre, en cinq ou en six faisceaux ; ainsi pour faire une aussière à trois torons, comme il a fallu que le nombre des fils put être divisé par trois, une corde, par exemple, de vingt-quatre fils pouvant être divisée par trois, on a mis huit fils à chaque toron ; de même pour faire une corde de vingt-quatre fils à quatre torons, il faut diviser les fils par quatre, et on aura six fils pour chaque toron ; ou pour faire une corde de vingt-quatre fils à six torons, il faudra diviser vingt-quatre par six, et on aura quatre fils par toron. Mais on ne pourrait pas faire une corde de vingt-quatre fils à cinq torons, parce qu'on ne peut pas diviser exactement vingt-quatre par cinq ; ainsi il faudrait mettre vingt-cinq fils, et on aurait cinq fils par toron.

On met autant de manivelles au carré et au chantier, qu'on a de torons, et on vire sur ces torons comme sur les trois dont nous avons parlé dans les articles précédents ; on les raccourcit d'une même quantité, on les réunit de même du côté du carré à une seule manivelle : pour les commettre on se sert d'un toupin qui a autant de rainures qu'il y a de torons. Enfin en commettant les torons on les raccourcit autant que quand il n'y en a que trois : ainsi il y a peu de différence entre la façon de fabriquer les aussières à quatre, cinq ou six torons, et celle à trois.

De la meche. Quand on examine attentivement une aussière à trois torons, on voit que les torons se sont un peu comprimés aux endroits où ils s'appuient l'un sur l'autre, et qu'il ne reste presque point de vide dans l'axe de la corde. Si on examine de même une aussière à quatre torons, on remarque qu'ils se sont moins comprimés, et qu'il reste un vide dans l'axe de la corde. A l'égard des cordes à six torons, leurs torons sont encore moins comprimés, et le vide qui reste dans la corde est très-grand.

Pour rendre sensible la raison de cette différence, considérons la coupe de trois torons placés parallèlement l'un à côté de l'autre, comme dans la Pl. IV. fig. 1. C'est dans ce cas où il parait qu'il doit moins rester de vide entr'eux, parce que quand les torons sont gros, la difficulté qu'il y aura à les plier, augmentera le vide, et d'autant plus que les révolutions des hélices seront plus approchantes de la perpendiculaire à l'axe de la corde. Nous ferons remarquer en passant, que cette raison devrait faire qu'il y aurait moins de vide dans les aussières à quatre et à six torons, que dans celles à trois, puisque les révolutions d'un toron dans celles à trois torons, sont bien plus fréquentes que dans celles à quatre, et dans celles à quatre que dans celles à six ; néanmoins il reste plus de vide dans les aussières à quatre torons que dans celles à trois, et dans celles à six que dans celles à quatre, et cela pour les raisons suivantes.

Nous considérons l'aire de la coupe de trois torons posés parallèlement comme les trois cercles, fig. 1. ABC, qui se touchent par leur circonférence. On apercevra que les cercles qu'on suppose élastiques, s'applattiront aux attouchements, pour peu qu'ils soient pressés l'un contre l'autre, et que les torons rempliront aisément le vide qui est entr'eux ; car ce vide étant égal au triangle G H I, moins les trois secteurs g h i, qui valent ensemble un demi-cercle, ne sera que la vingt-huitième partie de l'aire d'un des torons ; ainsi chaque toron n'a à prêter, pour remplir le vide, que d'une quantité égale à la quatre-vingt-quatrième partie de son aire ; encore cette quatre-vingt-quatrième partie est-elle partagée en deux, puisque la compression s'exerce sur deux portions différentes de chaque toron. Or les torons peuvent bien se comprimer de cette petite quantité, d'autant qu'à mesure qu'ils se commettent, ils se détordent un peu, ce qui les amollit ; et les torons d'un cordage à trois torons faisant plus de révolutions dans des longueurs pareilles, que les torons des aussières à quatre et à six torons, ils doivent se détordre et mollir davantage, à moins qu'en les commettant on ne fasse tourner les manivelles du chantier beaucoup plus vite que quand on commet des aussières à quatre, à cinq ou à six torons. Pour apercevoir à la simple inspection que la compression des torons d'une aussière à trois torons est peu considérable, on peut jeter les yeux sur la figure 2. où l'on verra que les surfaces comprimées des torons font des angles de cent vingt degrés.

Il suit de ce que nous venons de dire, que pour connaitre la quantité du vide qui reste entre les torons de toutes sortes de cordages, il n'y a qu'à chercher le rapport d'une suite de polygones construits sur le diamètre d'un des torons ; car le rapport des vides sera celui de ces poligones, diminué successivement d'un demi-toron pour l'aussière à trois torons, d'un toron pour l'aussière à quatre, d'un toron et demi pour l'aussière à cinq, et de deux torons pour l'aussière à six torons, pourvu que les torons soient d'égale grosseur dans toutes les aussières. Cela posé, examinons le vide qui restera entre les torons d'une aussière à quatre torons. Il est égal à un carré L M N O, fig. 3. dont le côté est égal au diamètre d'un toron, moins quatre secteurs l m n o, égaux ensemble à un toron : or l'aire d'un carré circonscrit à un toron étant à l'aire de la coupe de ce toron, à-peu-près comme 14 est à 11, l'aire de la coupe d'un toron sera au vide compris entre les quatre torons, comme 14 moins 11 est à 11, ou comme 3 est à 11, c'est-à-dire que le vide compris entre les quatre torons, ne sera que les trois onziemes de l'aire du toron. Il suffit donc, pour remplir le vide, que chacun des quatre torons prête du quart de ces trois onziemes, ou de trois quarante-quatriemes, ou d'une quantité à-peu-près égale à la quinzième partie de son aire. Il faudrait que les torons prissent à-peu-près la forme représentée par la fig. 4. et que les côtés aplatis fissent des angles de quatre-vingt-dix degrés ; c'est trop : ainsi il restera un vide dans l'axe de la corde, mais qui ne sera pas assez considérable pour qu'on soit dans la nécessité de le remplir par une meche. Si l'on examine de même la coupe d'une aussière à six torons, fig. 5. on apercevra que le vide qui restera entre les torons, sera beaucoup plus grand, puisqu'il égalera à peu de chose près l'aire de la coupe de deux torons, et que chacun des six torons sera obligé de prêter d'un tiers de son aire ; ainsi pour que les torons pussent remplir le vide qu'ils laissent entr'eux, il faudrait qu'ils prissent à-peu-près la forme qui est représentée par la figure 6. et que les côtés aplatis formassent des angles de 60 degrés.

On remarque sans doute que nous avons comparé des cordes de grosseur bien différente, puisque nous les avons supposé faites avec des torons de même grosseur, et que les unes sont formées de trois torons, les autres de quatre, les autres de six ; et on juge peut-être que nous aurions dû comparer des cordes de même grosseur, mais dont les torons seraient d'autant plus menus, que les cordes seraient composées d'un plus grand nombre de torons, pour dire, par exemple, que le vide qui est dans une aussière de quatre pouces de grosseur, est tel, si elle est formée de trois torons, tel, si elle est formée de quatre torons, et tel, si elle est formée de six torons ; mais ce problème est résolu par ce qui a précédé : car puisqu'il est établi que l'espace qui reste entre trois torons, est égal à la vingt-huitième partie de l'aire d'un toron ; que celui qui reste entre quatre torons, est égal à trois onziemes de l'aire d'un des torons ; et que l'espace qui reste entre six torons, est égal à l'aire de la coupe de deux torons, on pourra, sachant la grosseur des torons, en conclure le vide qui doit rester entr'eux pour des aussières de toute grosseur, et composées de trois, quatre ou six torons. Néanmoins il faut convenir que plusieurs causes physiques rendent cet espace vide plus ou moins considérable. Entre les cordages de même grosseur, ceux à trois torons sont commis plus serré que ceux à quatre, et ceux-ci plus que ceux à six ; ce qui peut faire que les torons seront plus comprimés dans un cas que dans un autre ; et le vide de l'axe peut encore être changé par la direction des torons, qui dans les cordages à trois est plus approchante de la perpendiculaire à l'axe de la corde, que dans ceux à quatre, et dans ceux-ci que dans ceux à six. Mais une plus grande exactitude serait superflue. Il suffit de savoir qu'il reste un vide au centre des cordages, et de connaitre à-peu-près de combien il est plus grand dans les cordages à six torons que dans ceux à quatre, et dans ceux-ci que dans ceux à trois, pour comprendre que ce vide les rend difficiles à commettre, et souvent défectueux, surtout quand les aussières sont grosses, à cause de la roideur des torons, qui obéissent plus difficilement aux manœuvres du cordier. Il est aisé d'en apercevoir la raison, car puisqu'il y a un vide à l'axe du cordage, les torons ne se roulent autour de rien qui les soutienne ; il ne peuvent donc prendre un arrangement uniforme autour de cet axe vide, qu'à la faveur d'une pression latérale qu'ils exercent les uns à l'égard des autres : or pour que cet arrangement régulier se conserve, il faut qu'il y ait un parfait équilibre entre les torons, qu'ils soient bien de la même grosseur, dans une tension pareille, également tortillés, sans quoi il y aurait immanquablement quelque toron qui s'approcherait plus de l'axe de la corde que les autres ; quelquefois même, surtout dans les cordes à cinq et six torons, un d'eux se logerait au centre de la corde, et alors les autres se rouleraient sur lui : en ce cas ce toron ne ferait que se tordre sur lui-même, pendant que les autres formeraient autour de lui des hélices qui l'envelopperaient. Une corde de cette espèce à cinq ou six torons serait très-mauvaise, puisque quand elle viendrait à être chargée, le toron de l'axe porterait d'abord tout le poids, qui le ferait rompre ; et alors l'aussière n'étant plus composée que des quatre ou cinq torons restants, aurait perdu le cinquième ou le sixième de sa force, encore les torons restants seraient-ils mal disposés les uns à l'égard des autres, et le plus souvent hors d'état de faire force tous à la fais. C'est pour éviter ces défauts que la plupart des cordiers remplissent le vide qui reste entre les torons avec un nombre de fils qui leur servent de point d'appui, et sur lesquels les torons se roulent : ces fils s'appellent l'âme ou la meche de la corde. Voici les précautions que l'on prend pour la bien placer.

Grosseur des meches. On ne met point, et on ne doit point mettre de meche dans les cordages à trois torons, la compression des torons remplissant presque tout le vide qui serait dans l'axe. On n'est pas dans l'usage de faire de grosses cordes avec plus de quatre torons, et quelques cordiers ne mettent point non plus de meche dans ces sortes de cordages. Le vide qui reste dans l'axe n'étant pas à beaucoup près assez considérable pour recevoir un des quatre torons, un habile cordier peut, en y donnant le soin nécessaire, commettre très-bien et sans défaut quatre torons sans remplir le vide ; néanmoins la plupart des cordiers, soit qu'ils se méfient de leur adresse, soit pour s'épargner des soins et de l'attention, prétendent qu'on ne peut pas se passer de meche pour ces sortes de cordages ; et ceux qui sont de ce sentiment, sont partagés sur la grosseur qu'il faut donner aux meches : les uns les font fort grosses, d'autres les tiennent plus menues, chacun se fondant sur des tables qu'ils ont héritées de leurs maîtres, et auxquelles ils ont donné leur confiance. Nous avons entre les mains quelques-unes de ces tables de la plus haute réputation, qui néanmoins ne sont construites sur aucun principe, et qui sont visiblement défectueuses. Cependant il nous a paru qu'il était bien-aisé de fixer quelle grosseur il faut donner aux meches ; car le seul objet qu'on se propose étant de remplir le vide qui reste dans l'intérieur, pour donner aux torons un point d'appui qui empêche qu'ils n'approchent plus les uns que les autres de l'axe de la corde, il suffit de connaitre la proportion du vide avec les torons, eu égard à leur grosseur et à leur nombre : car il faut augmenter la grosseur des meches proportionnellement à l'augmentation de grosseur des torons, et proportionnellement à celle de leur nombre, évitant toujours de faire des meches trop grosses, 1°. pour ne point faire une consommation inutile de matière, 2°. pour ne point augmenter le poids et la grosseur des cordages par une matière qui est inutile à leur force, 3°. parce que des meches trop grosses seraient extrêmement serrées par les torons, et nous ferons voir dans la suite que c'est un défaut qu'il faut éviter le plus qu'il est possible.

Pour remplir ces différentes vues, connaissant par ce qui a été dit dans l'article précédent, que pour remplir exactement tout le vide qui est au centre des quatre torons, il faut les trois onziemes d'un toron, on croirait qu'il n'y a qu'à se conformer à cette règle pour avoir une meche bien proportionnée ; mais ayant remarqué que les torons se compriment non-seulement aux parties par lesquelles ils se touchent, mais encore à celles qui s'appuient sur la meche, nous avons jugé qu'il suffirait de faire les meches de la grosseur d'un cercle inscrit entre les quatre torons, tel que le cercle A ; fig. 7. la compression des torons et celle de la meche étant plus que suffisantes pour remplir les petits espaces représentés par les triangles curvilignes a a a a, c'est-à-dire que la meche ne doit être que la sixième partie d'un des torons, parce que le rapport du cercle A au cercle B est comme 1 à 6. Suivant cette règle, dont l'exactitude est fondée sur beaucoup d'expériences, on a tout d'un coup la grosseur des meches pour des cordages à torons de toutes sortes de grosseurs : il faut donner un exemple de son application.

Si on veut commettre une aussière à quatre torons de onze pouces de grosseur, sachant qu'en employant des fils ordinaires, il en faut cinq cent quatre-vingt, non compris les fils de la meche, on divise cinq cent quatre-vingt par quatre, et on a cent quarante-cinq fils pour chaque toron. On divise ensuite ce nombre de fils par six, et le quotient indique que vingt-quatre à vingt-cinq fils suffisent pour faire la meche de ce cordage, supposé toutefois qu'on veuille mettre une meche dans ces cordages ; car il est à propos de s'en passer. A l'égard des cordages à six torons, pour peu qu'ils soient gros, il n'est pas possible de les commettre sans le secours d'une meche ; mais quoique le vide de l'axe soit à-peu près égal à l'aire de deux torons, on sait par bien des épreuves qu'il suffit de faire la meche égale à un cercle inscrit entre les six torons, ou, ce qui est la même chose, égal à un des torons, fig. 8.

Manière de placer les meches. Il ne suffit pas de savoir de quelle grosseur doivent être les meches, il faut les placer le plus avantageusement qu'il est possible dans l'axe des cordages ; pour cela on fait ordinairement passer cette meche dans un trou de tarière qui traverse l'axe du toupin, et on l'arrête seulement par un de ses bouts à l'extrémité de la grande manivelle du carré, de façon qu'elle soit placée entre les quatre torons qui doivent l'envelopper. Moyennant cette précaution, la meche se présente toujours au milieu des quatre torons, elle se place dans l'axe de l'aussière, et à mesure que le toupin s'avance vers le chantier, elle coule dans le trou qui le traverse, comme les torons coulent dans les rainures qui sont à la circonférence du toupin.

Il faut remarquer que comme la meche ne se raccourcit pas autant que les torons qui l'enveloppent, il suffit qu'elle soit un peu plus longue que le cordage ne sera étant commis ; un petit garçon a seulement soin de la tenir un peu tendue à une petite distance du toupin pour qu'elle ne se mêle pas, et qu'elle n'interrompe pas la marche du chariot. Pour mieux rassembler les fils des meches, la plupart des cordiers divisent les fils qui les composent en deux ou trois parties, et en font une vraie aussière à deux ou à trois torons.

On conçoit bien que quand les torons viennent à se rouler sur ces sortes de meches, ils les tortillent plus qu'elles ne l'étaient, quand même ils auraient l'attention de les laisser se détordre autant qu'elles l'exigeraient sans les gêner en aucune façon. Or pour peu qu'elles se tortillent, elles augmentent de grosseur et se roidissent ; ainsi elles sont dans l'axe de l'aussière fort roides, fort tendues, et fort pressées par les torons qui les enveloppent. C'est pour cette raison qu'on entend les meches se rompre aux moindres efforts, et que si on défait les cordages après qu'ils en ont éprouvé de grands, on trouve les meches rompues en une infinité d'endroits.

Voilà quel est l'usage ordinaire des Cordiers, et l'inconvénient qui en doit résulter ; car il est visible que la meche venant à se rompre, les torons qui sont roulés dessus ne sont plus soutenus dans les endroits où elle a rompu, alors ils se rapprochent plus de l'axe les uns que les autres, ils s'allongent donc inégalement, ce qui ne peut manquer de beaucoup affoiblir les cordes en ces endroits.

Ne point commettre les meches. Il serait à souhaiter qu'on eut des meches qui pussent s'allonger proportionnellement aux torons qui les enveloppent ; mais c'est en vain qu'on a essayé d'en faire : on a seulement rendu les meches ordinaires moins mauvaises. Quand des aussières un peu grosses font des efforts considérables, les torons pressent si fort la meche qu'ils enveloppent, qu'elle ne peut glisser ni s'allonger. Pour meche (au lieu d'une corde ordinaire) il faudra employer un faisceau de fils qui forme le même volume et que l'on placera de la même manière, mais que l'on tortillera en même temps et dans le même sens que les torons ; par ce moyen la meche se tortillera et se raccourcira tout autant que les torons. Il faut se souvenir que quand on commet une corde, la manivelle du carré tourne dans un sens opposé à celui dans lequel les torons ont été tortillés, et comme ils le feraient pour se détordre. Or comme la meche qui sera déjà tortillée tournera sans obstacle dans ce sens-là, il faut absolument qu'elle se détortille à mesure que la corde se commet ; et comme elle ne peut se détortiller sans que les fils qui la composent se relâchent et tendent à s'allonger, la meche restera lâche et molle dans le centre de la corde, tandis que les torons qui sont autour seront fort tendus ; et s'il arrive que la corde chargée d'un poids s'allonge, la meche qui sera lâche pourra s'étendre et s'allonger un peu : s'il avait été possible de la faire si lâche qu'elle ne fit aucun effort, assurément elle ne romprait qu'après les torons ; mais jusqu'à présent on n'a pu parvenir à ce point, surtout quand les cordages étaient un peu gros.

On convient qu'une meche, de quelqu'espèce qu'elle sait, ne peut guère ajouter à la force des cordes, ainsi il ne faut y employer que du second brin ou même de l'étoupe ; tout ce qu'on doit désirer, c'est de les rendre moins cassantes, pour qu'elles soient toujours en état de tenir les torons en équilibre, et de les empêcher de s'approcher les uns plus que les autres de l'axe des cordes.

Des cordages à plus de trois torons. Comme on est obligé d'employer une meche pour la fabrique des cordages qui ont plus de trois torons, il est évident que cette meche qui est dans l'axe toute droite, et sans être roulée en hélices comme les torons, ne peut contribuer à la force des cordages ; car si elle résiste, comme elle ne peut pas s'allonger autant que les torons, elle est chargée de tout le poids et elle rompt nécessairement ; si elle ne résiste pas, elle ne concourt donc pas avec les torons à supporter le fardeau : ainsi les cordages à meche contiennent nécessairement une certaine quantité de matière qui ne contribue point à leur force ; ces sortes de cordages en sont par conséquent plus gros et plus pesans sans en être plus forts, ce qui est un grand défaut. Encore si cette meche ne rompait pas, si elle était toujours en état de soutenir les torons, le mal ne serait pas si considérable ; mais de quelque façon qu'on la fasse, elle rompt quand les cordages souffrent de grands efforts, et quand elle est rompue les torons perdent leur ordre régulier, ils rentrent les uns dans les autres, ils ne forcent plus également, et ils ne sont plus en état de résister de concert au poids qui les charge.

Enfin on ajoute encore que la meche étant enveloppée de tous côtés par les torons, conserve l'humidité, s'échauffe, pourrit et fait pourrir les torons ; d'où l'on conclut qu'il faut proscrire les cordages à plus de trois torons. Cependant on trouve par l'expérience, que quoique la supériorité de force des cordages à quatre et à six torons ne se trouve pas toujours la même, cependant les torons sont constamment d'autant plus forts qu'ils sont en plus grand nombre, plus menus, et que leur direction est plus approchante de la parallèle avec l'axe de la corde ; et cette supériorité est telle, qu'elle compense souvent et même surpasse quelquefois la pesanteur de la meche qui est inutile pour la force des cordages.

Des aussières à plus de quatre torons. On ne croit pas qu'il soit possible de faire des aussières avec plus de six torons. Les aussières à six torons sont assez difficiles à bien fabriquer ; elles demandent toute l'attention du cordier pour donner à chaque toron un égal degré de tension et de tortillement : ainsi il faudra se réduire à les faire de quatre, de cinq, ou de six torons tout au plus.

Quoiqu'il soit très-bien prouvé qu'il est avantageux de multiplier le nombre des torons, nous n'oserions néanmoins décider si, pour l'usage de la marine, il conviendrait toujours de préférer les aussières à cinq ou six torons, à celles à trois et à quatre, parce que l'avantage qu'on peut retirer de la multiplication des torons s'évanouit pour peu qu'on laisse glisser quelques défauts dans la fabrique de ces cordages ; et peut-on se flatter qu'on apportera tant de précautions dans des manufactures aussi grandes et aussi considérables que les corderies de la marine, tandis que des cordages faits avec une attention toute particulière, se sont quelquefois trouvés défectueux ?

De l'usage de la meche dans les cordages à 4, 5, et 6 torons. L'avantage des cordages à quatre, cinq, ou six torons serait très-considérable si on pouvait les commettre sans meche ; la chose n'est pas possible pour les aussières qui ont plus de quatre torons, mais il y a des cordiers assez adroits pour faire des cordages à quatre torons très-bien commis, sans le secours des meches ; ils parviennent à rendre leurs torons si égaux pour la grosseur, pour la roideur et pour le tortillement, et ils conduisent si bien leur toupin, que leurs torons se roulent les uns auprès des autres aussi exactement que si l'axe du cordage était plein. Le moyen de les commettre avec plus de facilité, et qui a le mieux réussi, a été de placer au centre du toupin une cheville de bois pointue, qui était assez longue pour que son extrémité se trouvât engagée entre les quatre torons, à l'endroit précisément où ils se commettaient actuellement ; de cette façon la cheville servait d'appui aux torons ; à mesure que le toupin reculait, la cheville reculait aussi, elle sortait d'entre les torons qui venaient de se commettre, et se trouvait toujours au milieu de ceux qui se commettaient actuellement. Avec le secours de cette cheville, on parvient à commettre fort régulièrement et sans beaucoup de difficulté des cordages à quatre torons sans meche. Mais, dira-t-on, si moyennant cette précaution, ou seulement par l'adresse du cordier, on peut commettre régulièrement des cordages à quatre torons sans meche, n'y a-t-il pas lieu de craindre que, quand on chargera ces cordages de quelque poids, leurs torons ne se dérangent ? n'aura-t-on pas lieu d'appréhender que les torons ne perdent par le service leur disposition régulière ? Encore si on commettait ces torons bien ferme, on pourrait espérer que le frottement que ces torons éprouveraient les uns contre les autres, pourrait les entretenir dans la disposition qu'on leur a fait prendre en les commettant : mais puisqu'il a été prouvé qu'il était dangereux de commettre les cordages trop serrés, rien ne peut empêcher ces torons de perdre leur disposition ; et alors les uns roidissant plus que les autres, ils ne seront plus en état de résister de concert au poids qui les chargera.

Ces objections sont très-bonnes : néanmoins s'il y a quelques raisons de penser que les torons, qui seront fermement pressés les uns sur les autres par le tortillement, seront moins sujets à se déranger, il y a aussi des raisons qui pourraient faire croire que cet accident sera moins fréquent dans les cordages commis au quart que dans ceux qui le seraient au tiers. Car on peut dire : les torons des cordages commis au tiers sont tellement serrés les uns sur les autres par le tortillement, que le poids qui est suspendu au bout de ces cordes tend autant (à cause de leur situation) à les approcher les uns contre les autres, qu'à les étendre selon leur longueur ; au lieu que les torons des cordages commis au quart étant plus lâches, et leur direction étant plus approchante d'une parallèle à l'axe de la corde, le poids qui est suspendu au bout tend plus à les étendre selon leur longueur, qu'à les comprimer les uns contre les autres. Si la corde était commise au cinquième, il y aurait encore moins de force employée à rapprocher les torons ; ce qui paraitra évident si l'on fait attention que les torons étant supposés placés à côté les uns des autres sans être tortillés, ne tendraient point du tout à se rapprocher les uns des autres, et toute leur force s'exercerait selon leur longueur.

Effectivement il est clair que deux fils qui se croiseraient, et qui seraient tirés par quatre forces qui agiraient par des directions perpendiculaires les unes aux autres, comme A A A A, (fig. 9. Pl. V.) ces fils se presseraient beaucoup plus les uns contre les autres au point de réunion D, que s'ils étaient tirés suivant des directions plus approchantes de la parallèle B B B B, et alors ils presseraient plus le point de réunion E, que s'ils étaient tirés suivant les directions encore plus approchantes de la parallèle, comme C C C C ; c'est un corollaire de la démonstration que nous avons donnée plus haut.

Il est certainement beaucoup plus difficile de bien commettre un cordage à quatre torons sans meche qu'avec une meche ; mais cette difficulté même a ses avantages, parce que les Cordiers s'aperçoivent plus aisément des fautes qu'ils commettent ; car il est certain qu'en commettant une pareille corde, si l'un des torons est plus gros, plus tortillé, plus tendu, en un mot plus roide que les autres, le cordier s'en aperçoit tout aussi-tôt, parce qu'il voit qu'il s'approche plus de l'axe de la corde que les autres, et il est en état de remédier à cet inconvénient ; au lieu qu'avec une meche les torons trouvant à s'appuyer sur elle, le cordier ne peut s'apercevoir de la différence qu'il y a entre les torons, que quand elle est considérable ; c'est principalement pour cette raison qu'en éprouvant des cordages qui avaient des meches, il y aura souvent des torons qui rentreront plus que les autres vers l'axe de la corde aux endroits où la meche aura rompu.

On sait par l'expérience, qu'avec un peu d'attention l'on peut fort bien commettre de menues aussières à quatre torons, qui n'auraient pas plus de quatre pouces de grosseur, sans employer de meche ; mais il n'est pas possible de se passer de meche pour commettre des aussières de cette grosseur lorsqu'elles ont six torons.

On n'a pas essayé de faire commettre sans meche des aussières à quatre torons qui eussent plus de quatre pouces et demi de grosseur ; mais on en a commis et on en commet tous les jours à Toulon de six, huit, dix, douze et quinze pouces de grosseur, qui ont paru bien conditionnées ; en un mot, toutes les aussières à quatre torons qu'on fait à Toulon n'ont point de meche : on ne se souvient pas qu'on ait jamais mis de meche dans les cordages, et l'on prétend même que la même étant exactement renfermée au milieu des torons, s'y pourrit et contribue ensuite à faire pourrir les torons.

Mais si, comme il y a grande apparence, on peut se passer de meches pour les cordages à quatre torons, il ne s'ensuit pas qu'il n'en faille point pour les cordages à cinq et à six torons ; le vide qui reste dans l'axe est trop considérable, et les torons étant menus, échapperaient aisément les uns de dessus les autres et se logeraient dans le vide qui est au centre, d'autant que ce vide est plus considérable qu'il ne faut pour loger un des torons. Mais les épreuves qu'on a faites pour reconnaitre la force des cordages à quatre torons sans meche, prouvent non-seulement qu'on peut gagner de la force en multipliant le nombre des torons, mais encore que quand des aussières de cette espèce seraient bien faites, elles soutiendront de grands efforts sans que leurs torons se dérangent.

Noms et usages des cordages dont on vient de parler. Il y a des ports où l'on emploie peu d'aussières à quatre torons ; dans d'autres on en fait quelquefois des pièces de hauban depuis six pouces jusqu'à dix, des tournevires depuis six pouces jusqu'à onze, des itagues de grande vergue depuis six pouces jusqu'à onze, des aussières ordinaires sans destination précise, des francs-funins, des garants de caliorne, des garants de palants, des rides, etc. depuis un pouce jusqu'à dix.

Des grelins. Si l'on prend trois aussières, et qu'on les tortille plus que ne l'exige l'élasticité de leurs torons, elles acquerront un degré de force élastique qui les mettra en état de se commettre de nouveau les unes avec les autres ; et on aura par ce moyen une corde composée de trois aussières, ou une corde composée d'autres cordes : ce sont ces cordes composées qu'on appelle des grelins. Ce terme, quoique générique, n'est cependant ordinairement employé que pour les cordages qui n'excédent pas une certaine grosseur ; car quand ils ont dix-huit, vingt, vingt-deux pouces de circonférence, ou plutôt quand ils sont destinés à servir aux ancres, on les nomme des câbles ; s'ils doivent servir à retenir les grapins des galeres, on les nomme des gummes, ou simplement des cordages de fonde ; parce qu'on dit en italien, en espagnol, et en provençal, dare fondo, dar fondo donner fonde, pour dire mouiller.

Suivant l'idée générale que nous venons de donner des grelins, il est clair qu'il suffit pour les faire, de mettre des aussières sur les manivelles du chantier et du carré, comme on mettrait des torons, de tourner ces manivelles dans le sens du tortillement des aussières, jusqu'à ce qu'elles aient acquis l'élasticité qu'on juge leur être nécessaire, de réunir les aussières à une seule grande manivelle par le bout qui répond au carré, de placer le toupin à l'angle de réunion des torons, de l'amarrer sur son chariot, et enfin de commettre ce cordage comme nous avons dit qu'on commettait les grosses aussières. C'est à quoi se réduit la pratique des Cordiers pour faire des grelins de toute sorte de grosseur. Il est seulement bon de remarquer, que quoiqu'exactement parlant les grelins soient composés d'aussières, néanmoins les Cordiers nomment cordons les aussières qui sont destinées à faire des grelins : ainsi lorsque nous parlerons des cordons, il faut concevoir que ce sont de vraies aussières, mais qui sont destinées à être commises les unes avec les autres pour en faire des grelins. De cette façon les torons sont composés de fils simplement tortillés les uns sur les autres ; les cordons sont formés de torons commis ensemble, et les grelins de cordons commis les uns avec les autres. On appelle souvent câbler, lorsqu'on réunit ensemble plusieurs cordons, au lieu qu'on se sert du terme de commettre lorsqu'on réunit des torons. Il est bon d'expliquer ces termes, pour se faire mieux entendre des ouvriers.

Les grelins ont plusieurs avantages sur les aussières. 1°. On commet deux fois les cordages en grelin, afin que lorsqu'ils auront à souffrir quelque frottement violent, les fibres du chanvre soient tellement entrelacées et embarrassées les unes dans les autres, qu'elles ne puissent se dégager facilement : quelques fils viennent-ils à se rompre, la corde est à la vérité affoiblie en cet endroit ; mais comme ces fils sont tellement serrés par les cordons qui passent dessus, qu'ils ne peuvent se séparer plus avant, il n'y a que ce seul endroit de la corde qui souffre, tout le reste du câble est aussi fort qu'auparavant ; et il n'y a pas à craindre que cet accident le rende défectueux dans les autres parties de la longueur du cordage, duquel on peut se servir après avoir retranché la partie endommagée, supposé qu'elle le soit au point qu'on craignit que le câble ne put résister dans cet endroit aux efforts qu'il est obligé d'essuyer.

2°. Les Cordiers prétendent, aussi-bien que la plupart des marins, que l'eau de la mer dans laquelle ces cordages sont presque toujours plongés, pénétrerait avec plus de facilité dans l'intérieur des câbles, si on les commettait en aussière, et que cela les ferait pourrir plus aisément. Nous ne croyons pas que ce soit la façon de commettre les cordages qui les rend moins perméables à l'eau : il ne faut pas nier que l'eau pénétrera plus promptement et plus abondamment dans un cordage qui sera commis mollement, que dans un qui sera fort dur ; mais cette circonstance peut regarder les cordages commis en grelin, comme ceux qui le seraient en aussière : aussi est-ce sur une meilleure raison que nous croyons les grelins préférables aux aussières.

3°. Nous avons prouvé qu'il était avantageux de multiplier le nombre des torons ; 1°. parce qu'un toron qui est menu, se commet par une moindre force élastique qu'un toron qui est gros ; 2°. parce que plus un toron est menu, et moins il y a de différence entre la tension des fils qui sont au centre du toron, et la tension de ceux de la circonférence : le plus sur moyen de multiplier le nombre des torons, est de faire les cordages en grelin, puisqu'il ne parait pas qu'on puisse faire des aussières avec plus de six torons, au lieu que le plus simple de tous les grelins en a neuf ; et on serait maître de multiplier les torons dans un gros câble presqu'à l'infini. On peut faire des grelins avec toute sorte d'aussières, et les composer d'autant de cordons qu'on met de torons dans les aussières ; ainsi on peut faire des grelins,

Des archigrelins. Ce n'est pas tout : il serait possible de faire des cordes commises trois fois ; nous les nommerons des archigrelins, c'est-à-dire des grelins composés d'autres grelins : en ce cas, les plus simples de ces archigrelins seraient à vingt-sept torons ; et si l'on faisait les cordons à six torons, les grelins de même à six cordons, et l'archigrelin aussi avec six grelins, on aurait une corde qui serait composée de 216 torons. On voit par-là qu'on est maître de multiplier les torons tant qu'on voudra. Les cordes en seraient-elles meilleures ? J'en doute ; il ne serait guère possible de multiplier ainsi les opérations, sans augmenter le tortillement ; et surement on perdrait plus par cette augmentation du tortillement, qu'on ne gagnerait par la multiplication des torons ; ces cordes deviendraient si roides qu'on ne pourrait les manier, surtout quand elles seraient mouillées. D'ailleurs, elles seraient très-difficiles à fabriquer, et par conséquent très-sujettes à avoir des défauts. Mais tous les grelins qu'on fait dans les ports sont à trois cordons, chaque cordon étant composé de trois torons, ce qui fait en tout neuf torons. On en fait aussi, dans l'intention de les rendre plus propres à rouler dans les poulies, qui ont quatre cordons, composés chacun de trois torons ; ce qui fait en tout douze torons. Il est naturel qu'on fasse beaucoup de grelins à neuf torons, puisque ce sont les plus simples de tous et les plus faciles à travailler ; c'est la seule raison de préférence qu'on puisse apercevoir.

Mais si l'on veut faire des grelins à douze torons, lequel vaut mieux de les faire avec trois cordons, qui seraient composés chacun de quatre torons, ou bien de les faire avec quatre cordons qui seraient chacun composés seulement de trois torons ? On aperçoit dans chacune de ces pratiques des avantages qui se compensent : le grelin qui sera fait avec quatre cordons sera plus uni, les hélices que chaque cordon décrira seront moins courbes ; il restera un vide dans l'axe de la corde, ou bien les torons se rouleront sur une meche qui empêchera qu'ils ne fassent des plis si aigus ; enfin ces grelins seront plus flexibles. Mais les grelins à trois torons auront aussi des avantages : ils n'auront point de meche ; les torons qui composeront les cordons seront assez fins, à moins que le cordage ne soit fort gros, pour qu'un cordier médiocrement habile puisse les commettre sans meche : enfin cette dernière espèce de grelin sera plus aisée à commettre ; ce qui ne doit pas être négligé. Il parait donc que ces deux espèces de grelin ont des avantages qui se compensent à peu de chose près : mais pourquoi ne fait-on pas des grelins avec quatre cordons, qui seraient chacun composés de quatre torons ? ces cordages réuniraient tous les avantages des deux espèces dont nous venons de parler ; et outre cela, comme ils seraient composés de seize torons, ils auraient encore l'avantage d'avoir leurs torons plus fins que ceux des autres, qui ne sont qu'à douze torons. Qu'on ne dise pas que ce qu'on gagnera par cette multiplication des torons, compensera à peine le poids des meches, puisque les torons seront si fins pour quantité de manœuvres, qu'on aura pas besoin d'employer de meches pour les commettre ; on en jugera par l'exemple suivant. Un grelin de sept pouces trois quarts de circonférence, est assez gros pour quantité de manœuvres courantes ; néanmoins en supposant les fils de la grosseur ordinaire, il ne sera composé que de 240 fils, qui étant divisés par seize, qui est le nombre des torons, on trouvera qu'il ne doit entrer que quinze fils dans chaque toron ; et ils seraient encore assez menus pour que les cordons composés de quatre de ces torons pussent être commis quatre à quatre sans meche. La grande difficulté qu'il y aurait à commettre des cordages plus composés, fait que nous croyons qu'il ne convient pas d'en fabriquer dans les corderies du Roi, quoiqu'il soit évident que, si on pouvait remédier aux inconvénients de la fabrication, ils en seraient considérablement plus forts.

De la longueur et du raccourcissement des fils dont on ourdit un grelin. Si l'on prenait des aussières ordinaires pour en faire un grelin, comme les fils qui composent ces aussières, se seraient déjà raccourcis d'un tiers de leur longueur, et que pour câbler ces aussières il faut qu'elles souffrent encore un raccourcissement ; il s'ensuit qu'un tel grelin serait commis plus serré que ne le sont les aussières, puisqu'il serait commis au-delà d'un tiers. Beaucoup de cordiers suivent cette pratique. S'ils veulent faire une aussière qui ait 120 brasses de longueur, ils ourdissent les fils à 190 brasses ; en virant sur les torons, ils les raccourcissent de 30 ; en commettant les torons, ils les raccourcissent de 20 ; en virant sur les cordons, ils les raccourcissent de 10 ; et enfin en cablant, ils les raccourcissent encore de 10 : ainsi le total de raccourcissement est de 70, qui étant retranchés de 190, le grelin reste de 120. C'est-là l'usage le plus commun. Néanmoins quelques cordiers ne commettent leurs grelins qu'au tiers, comme les aussières ; et dans cette vue, s'ils veulent avoir un cordage de 120 brasses, ils ourdissent leurs fils à 180 ; en virant sur les torons pour les mettre en état d'être commis en cordons, ils les accourcissent de 30 ; en commettant les torons, ils les accourcissent de 13 ; en virant sur les cordons pour les disposer à être cablés, ils les raccourcissent de 9 ; enfin en cablant, ils les accourcissent encore de 8 : le total du raccourcissement se monte à 60, qui fait précisément le tiers de la longueur à laquelle on avait ourdi les fils ; si on le retranche de 180, il restera pour la longueur du grelin 120. Depuis que M. Duhamel a fait des expériences à Rochefort, le maître cordier commet ses grelins un peu moins qu'au tiers ou aux trois dixiemes, comme on le Ve voir par l'énumération des différents raccourcissements qu'il a coutume de leur donner. Il ourdit ses fils à 190 brasses, il raccourcit ses torons de 38 brasses ; en les commettant en cordons, 12 brasses ; en tordant les cordons, 10 brasses ; en commettant le grelin, six brasses ; quand la pièce est finie, deux brasses ; ce qui fait 68 brasses, qui étant retranchées de 190, il reste pour la longueur du câble 122 brasses. Il n'est pas douteux que le petit nombre de cordiers qui suivent cette dernière méthode, ne fassent des grelins beaucoup plus forts que les autres : mais on peut faire encore beaucoup mieux, en ne commettant les grelins qu'au quart ou au cinquième, et en ce cas on pourra suivre à-peu-près les règles suivantes.

Regle pour commettre un grelin au quart. On ourdira les fils à 190 brasses ; en virant sur les torons, on les accourcira de 12 ; en commettant, de 11 ; en virant sur les cordons, de 12 et demie ; enfin en cablant, de 12 brasses ; raccourcissement total, 47 brasses et demie ; reste pour la longueur du grelin 142 brasses et demie, plus long qu'à l'ordinaire de 22 brasses et demie.

Regle pour commettre un grelin au cinquième. Il faudra ourdir les fils à 190 brasses ; on les raccourcira en virant sur les torons, de 10 ; en commettant les torons, de 9 ; en virant sur les cordons, de 10 ; enfin en cablant, de 9 ; total du raccourcissement 38 brasses ; reste pour la longueur du grelin 152 brasses, plus long qu'à l'ordinaire de 52 brasses : ainsi pour commettre toute sorte de grelins au quart, il faut commencer par diviser la longueur des fils par quatre ; si ces fils ont 190 brasses, on trouvera 47 brasses et demie, qui expriment tout le raccourcissement que les fils doivent éprouver. Ensuite comme il y a quatre opérations pour faire un grelin, il faut diviser ces 47 brasses et demie par quatre ; on trouvera au quotient 59 pieds 9 pouces, qui doivent être employés à chaque raccourcissement, et on met, si l'on veut, la fraction de neuf pouces en augmentation du tortillement des cordons, ce qui fait que le grelin s'entretient mieux commis. M. Duhamel, pour plusieurs de ses expériences, a même diminué du tortillement des deux premières opérations, et a augmenté proportionnellement le tortillement des deux dernières : on peut voir par ce qu'on a dit des aussières, que la répartition du tortillement entre les diverses opérations n'est pas une chose indifférente. A l'égard des grelins commis au cinquième, on divise la longueur des fils par cinq, et ce qui se trouve au quotient par quatre. Pour s'assurer de l'exactitude des raisonnements précédents, on a consulté l'expérience, et on a toujours trouvé que les expériences s'accordaient avec la théorie, à rendre les cordes d'autant plus fortes, qu'on multiplie davantage le nombre des torons. Les aussières à quatre torons sont plus fortes que celles qui n'en ont que trois ; les aussières à six torons sont plus fortes que celles à quatre. Les grelins les plus simples, ceux qui n'ont que neuf torons, sont plus forts que les aussières à six torons. On augmente la force des grelins en les faisant de seize et de vingt-quatre torons ; et si les archigrelins ou grelins composés d'autres grelins, ne suivent pas exactement la même loi, c'est qu'il est difficile d'en fabriquer, où les défauts de main-d'œuvre ne diminuent pas la force d'une quantité plus grande, qu'elle n'y est augmentée par la multiplication des torons.

Noms et usages des grelins. Il y a des maîtres d'équipage et des officiers de port qui emploient beaucoup plus de cordages en grelin les uns que les autres ; et on doit conclure de ce qui vient d'être dit, qu'il est à-propos d'employer beaucoup de grelins. Il y a à la vérité plus de travail à faire un grelin qu'à faire une aussière ; mais on sera bien dédommagé de cette augmentation de dépense, par ce qu'on gagnera sur la force de ces cordages.

Des câbles. Tous les câbles pour les ancres, et les gumènes pour les galeres, depuis 13 pouces de grosseur jusqu'à 24, sont commis en grelin ; ils ont ordinairement 120 brasses de longueur ; ils sont goudronnés en fil ; on ne les roue point ; on les porte au magasin de la garniture et aux vaisseaux, ou sur l'épaule, ou sur des rouleaux. Il y en a qui prétendent qu'il faut commettre les câbles les plus longs qu'il est possible : mais ce n'est pas l'avis de M. Duhamel ; il pense que le tortillement a trop de peine à se faire sentir dans une pièce d'une grande longueur. Ces câbles seraient donc plus tortillés par les bouts que par le milieu, ce qui serait un grand défaut.

Pièces en grelin. On commet aussi des pièces en grelin depuis trois pouces de grosseur jusqu'à treize, dont les usages ne sont point déterminés, et que les maîtres d'équipage emploient à différents usages. On en commet de goudronnées en fil et en blanc pour le service des ports.

Haubans. On commet quelquefois en grelin des pièces pour les haubans, depuis 80 brasses de longueur jusqu'à 130, et depuis 5 pouces de grosseur jusqu'à 10 ; elles sont toutes goudronnées en fil. Il est inutile que les haubans soient souples et flexibles, mais ils doivent être forts et ne doivent pas s'allonger ; c'est le cas où on les pourrait faire en grelin commis trois fais.

Tournevires. La plupart des tournevires sont commis en grelin ; on en commet depuis 40 brasses jusqu'à 67 de longueur, et depuis 7 pouces jusqu'à 12 de grosseur : quelques-uns font mal-à-propos les tournevires en aussières, disant qu'ils s'allongent moins et qu'ils sont plus souples ; mais on peut procurer aux grelins ces avantages en ne les tordant pas trop, et en multipliant les torons ; alors ils seront bien meilleurs que les aussières.

Itagues. On commet des itagues de grandes vergues en grelin, qui ont de grosseur depuis 7 pouces jusqu'à 12, et de longueur depuis 26 jusqu'à 44 brasses.

Drisses et écoutes. On commet aussi en grelin toutes les drisses et les écoutes de grande voile et de misaine, depuis 3 pouces jusqu'à 7 de grosseur, et depuis 46 jusqu'à 110 brasses de longueur.

Guinderesses. On commet en grelin toutes les guinderesses de grand et de petits mâts de hune, et on en fait depuis 4 jusqu'à 8 pouces, qui ont depuis 40 jusqu'à 75 brasses.

Orins. On fait des orins en grelins, qui ont depuis 4 pouces de grosseur jusqu'à 8 pouces, et 90 brasses de longueur.

Etais. On fait des étais en grelins, qui ont depuis 4 jusqu'à 15 pouces de grosseur, et depuis 25 jusqu'à 36 brasses de longueur.

Des cordages en queue de rat. On donne ce nom à un cordage qui, ayant moins de diamètre à l'une de ses extrémités qu'à l'autre, Ve toujours en diminuant ou en grossissant.

Des aussières en queue de rat. Pour les ourdir, on commence par étendre ce qu'il faut de fils pour faire la grosseur du petit bout, ou la moitié de la grosseur du gros bout, comme nous l'avons expliqué en parlant des aussières ordinaires ; on divise ensuite cette quantité de fils en trois parties, si l'on veut faire une queue de rat à trois torons, ou en quatre, si l'on veut en avoir une à quatre torons. Ainsi si l'on se propose de faire une écoute de hune à trois torons, de neuf pouces de grosseur au gros bout, sachant qu'il faut pour avoir une aussière de cette grosseur, 384 fils, il faut diviser en deux cette quantité de fils pour avoir la grosseur de la queue de rat au petit bout, et étendre 192 fils de la longueur de la pièce, mettant en outre ce qu'il faut pour le raccourcissement des fils. On aperçoit que chaque pièce doit faire sa manœuvre, c'est-à-dire, que chaque pièce ne doit pas avoir plus de longueur que la manœuvre qu'elle doit faire ; car s'il fallait couper une manœuvre en queue de rat, on l'affoiblirait beaucoup en la coupant par le gros bout, et elle deviendrait trop grosse si l'on retranchait du petit bout. Sachant donc qu'une écoute de hune de 9 pouces de grosseur doit servir à un vaisseau de 74 canons, et que pour un vaisseau de ce rang elle doit avoir 32 brasses de longueur, on étend 192 fils à 48 brasses, si on se propose de la commettre au tiers, et à 43 brasses, si on se propose de la commettre au quart. Ensuite on divise les 192 fils en trois, si l'on veut faire une aussière à trois torons, et l'on met 64 fils pour chaque toron ; ou bien on divise le nombre total en 4, pour faire une aussière à 4 torons, et l'on met 48 fils pour chaque toron. Jusque-là on suit la même règle que pour faire une aussière à l'ordinaire ; mais pour ourdir les 192 fils restants, il faut allonger seulement quatre fils, assez pour qu'ils soient à un pied de distance du carré, et au moyen d'une ganse ou d'un fil de quarret, on en attache un à chacun des torons, et voilà l'aussière déjà diminuée de la grosseur de 4 fils. On étend de même quatre autres fils, qu'on attache encore avec des ganses à un pied de ceux dont nous venons de parler, et la corde se trouve diminuée de la grosseur de huit fils ; en répétant quarante-huit fois cette opération, chaque toron se trouve grossi de quarante-huit fils ; et ces 192 fils étant joints avec les 192 qu'on avait étendus en premier lieu, la corde se trouve être formée au gros bout de 384 fils, qu'on a supposé qu'il fallait pour faire une aussière de neuf pouces de grosseur à ce bout. Suivant cette pratique, l'aussière en question conserverait neuf pouces de grosseur jusqu'aux quatre cinquiemes de sa longueur, et elle ne diminuerait que dans la longueur d'un cinquième. Si un maître d'équipage voulait que la diminution s'étendit jusqu'aux deux cinquiemes, le cordier n'aurait qu'à raccourcir chaque fil de deux pieds au lieu d'un, etc. car il est évident que la queue de rat s'étendra d'autant plus avant dans la pièce, qu'on mettra plus de distance d'une ganse à une autre ; si on jugeait plus à propos que la diminution de grosseur de la queue de rat ne fût pas uniforme, on le pourrait faire en augmentant la distance d'une ganse à l'autre, à mesure qu'on approche du carré. Voilà tout ce qu'on peut dire sur la manière d'ourdir ces sortes de cordages ; il faut parler maintenant de la façon de les commettre.

Quand les fils sont bien ourdis, quand ceux qui sont arrêtés par les ganses sont aussi tendus que les autres, on démarre le carré ; mais comme les torons sont plus gros du côté du chantier que du côté du carré, ils doivent se tordre plus difficilement au bout où ils sont plus gros : c'est pour cette raison, et afin que le tortillement se répartisse plus uniformément, qu'en tordant les torons on ne fait virer que les manivelles du chantier, sans donner aucun tortillement du côté du carré. Quand les torons sont suffisamment tortillés, quand ils sont raccourcis d'une quantité convenable, on les réunit tous à l'ordinaire à une seule manivelle qui est au milieu de la traverse du carré ; on place le cochoir ou toupin, dont les rainures ou gougeures doivent être assez ouvertes pour recevoir le gros bout des torons, et on acheve de commettre la pièce à l'ordinaire, ayant grande attention que le toupin courre bien ; car comme l'augmentation de grosseur du cordage fait un obstacle à sa marche, et comme la grosseur du cordage du côté du carré est beaucoup moindre qu'à l'autre bout, il arrive souvent, surtout quand on commet ces cordages au tiers, qu'ils rompent auprès du carré.

Des grelins en queue de rat. Ayant fait les cordons comme les aussières dont nous venons de parler, les grelins se commettent tout comme les grelins ordinaires, excepté que pour tordre les grelins on ne fait virer que les manivelles du chantier.

Usage des cordages en queue de rat. On fait des écouets en queue de rat à quatre cordons, et les cordons à trois torons deux fois commis, ou en grelin ; on en fait depuis quatre pouces de grosseur jusqu'à neuf, et depuis dix-huit jusqu'à trente brasses de longueur. On fait des écoutes de hune en aussières à quatre torons depuis trois jusqu'à huit pouces de grosseur, et depuis dix-huit jusqu'à trente quatre brasses de longueur ; on en commet aussi en grelin sur ces mêmes proportions.

Des cordages refaits et recouverts. Quand les cordages sont usés, on en tire encore un bon parti pour le service ; car comme on a toujours besoin d'étoupe pour calfater les vaisseaux, on les envoye à l'attelier des étoupières, qui les charpissent et les mettent en état de servir aux calfats : mais quelquefois un câble neuf, ou presque neuf, aura été endommagé dans une partie de sa longueur, pour avoir frotté sur quelque roche dans un mauvais mouillage ; ou bien dans les magasins ou dans les vaisseaux, un câble se sera pourri en quelques endroits pour des causes particulières, pendant que le reste se trouve très-sain ; alors ce serait dommage de charpir ces câbles, on en peut tirer un meilleur parti : pour cela on desassemble les torons, on sépare les fils, on les étend de nouveau, et l'on en fait de menus cordages qui servent à une infinité d'usages. Il y a des cordiers qui, croyant beaucoup mieux faire, font retordre les fils au rouet comme on ferait des fils neufs ; mais après ce que nous avons dit, il est évident qu'ils en doivent être moins forts : néanmoins il y a des cas où il convient de le faire. Supposons que les fils, assez bons d'ailleurs (car quand ils ne valent rien, il vaut mieux les envoyer aux étoupieres), soient endommagés seulement dans quelques endroits ; pour remédier à ces défauts, on fera très-bien de les mettre sur le rouet, et de rétablir les en droits défectueux avec du second brin neuf ; alors de petits garçons suivent les fileurs pour leur fournir du chanvre, ou pour leur donner le bout des fils quand ils sont rompus. Il y a des cordiers qui recouvrent entièrement les vieux fils dont nous venons de parler, avec du second brin ou de l'étoupe ; ce qui fait de gros fils qui paraissent tout neufs, mais qui ne valent pas grand-chose. On pourrait passer ces fils dans le goudron avant que de les commettre ; mais ordinairement on les commet en blanc, on les étuve ensuite, et on les passe dans le goudron. Comme les fils ainsi réparés sont fort tortillés, pour en tirer un meilleur parti on fera bien de ne les commettre qu'au quart tout au plus : ces sortes de cordages qu'on appelle recouverts, ont l'air de cordages neufs, et les cordiers les vendent souvent pour tels. On fait de ces cordages recouverts ou non-recouverts, de diverses longueur et grosseur, ce qui est indifférent, puisqu'ils ne doivent pas servir pour la garniture des vaisseaux, ni pour aucun ouvrage de conséquence : mais on s'en sert à plusieurs usages, pour les constructions des vaisseaux, pour les bâtiments civils, ou pour amarrer les canots et les chaloupes ; de cette façon ils épargnent beaucoup les cordages neufs. C'est dans cette même intention et pour de pareils usages, qu'il faudrait faire des cordages d'étoupes.

Quelques personnes plus chagrines qu'instruites pourront blâmer dans cet article une étendue, que d'autres ont louée dans les articles Bas au métier, Chamoiseur, Chiner des étoffes, Chapeau, etc. Nous leur ferons observer pour toute réponse, que si dans le détail d'une manufacture il y a quelque défaut à craindre, c'est d'être trop court, tout étant dans la main-d'œuvre presque également et essentiel et difficile à décrire ; et que cet article Corderie n'est qu'un extrait fort abrégé d'un ouvrage qui a acquis avec justice une grande réputation à son auteur, et dans lequel M. Duhamel, auteur de cet ouvrage, n'a point traité de la goudronnerie, et n'a qu'effleuré l'usage des cordages, quoiqu'il ait employé au reste près de 400 pages in -4°. dans lesquelles nous ne croyons pas que les censeurs trouvent du superflu. O vous ! qui ne vous connaissez à rien, et qui reprenez tout, qu'il serait facile de faire mal et de vous contenter, si l'on ne travaillait que pour vous ! Nous renvoyons à l'ouvrage même de M. Duhamel pour des détails d'expériences qu'il a multipliées, selon que l'importance de la matière lui a paru l'exiger, et dont nous avons cru qu'il suffisait au plan de ce Dictionnaire de rapporter les résultats généraux ; quant aux autres parties de la Corderie, voyez les art. CORDAGES (Marine) ÉTUVE, GOUDRON, GOUDRONNERIE, etc.